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  • : La géopolitique par Jacques Soppelsa
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Cv Jacques Soppelsa

Agrégé de géographie , Docteur d'Etat ,et Professeur de géopolitique à l'université Paris I (Panthéon-Sorbonne). Retrouvez le Cv résumé en cliquant sur le lien suivant : Jacques Soppelsa

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Publications

1971 : Les Etats Unis (PUF)
1972 : Géographie Universelle (2 tomes) Livre du mois
1973 : Le Moyen  Orient (3 tomes) Mang
1975 : L'économie des Etats Unis (Masson). Livre du mois
1976 : La Géorgie méridionale et le Vieux Sud des Etats Unis (thèse)
1979 : Les grandes puissances (Nathan)
1980 : Géographie des Armements (Masson) Livre du mois
1981 : Histoire du Far West (Larousse  BD) 32 facsicules en coll.
1982 : La Terre et les hommes (Belin)
1984 : Des tensions et des armes (Publications de la Sorbonne)
1986 : Lexique de  Géographie Economique (en coll  Dalloz)
1988 : Lexique de Géopolitique (Dir. Dalloz)
1992 : Géopolitique de 1945 à nos jours (Sirrey)
1994 : La Patagonie (en coll. Autrement)
1995 : Los Frances en Argentina (en coll .Zago)
1996 : La dictature du rendement (Ellipses)
1997 : Dix mythes pour l'Amérique (Colin)
1999 : la démocratie américaine (Ellipses)
2001 : Géopolitique de l'Asie Pacifique (id)
2003 : Le Dialogue régional en Amérique Latine (Ellipses)
2005 : Les Etats Unis .Une histoire revisitée (La  Martinière-.Le Seuil)
2006 : "Dix morts en sursis" -Roman de Géopolitique fiction- Editions du Club Zero
2008 : Géopolitique du monde contemporain (en coll.) (Nathan)

2009 : Les sept défis capitaux du Nouvel Ordre Mondiale

2010 : Dictionnaire iconoclaste de l'immigration

2011 : Géopolitique et Francophonie

2012 : Louis XVII, La piste argentine

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 18:57

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Géoéconomie de Madagascar 

 

 

 

I) Le contexte politique

 

 

Bien que cette étude ait pour objectif essentiel de détecter les principaux secteurs économiques susceptibles de s’avérer performants quant aux investissements potentiels à Madagascar, de nos entreprises nationales, on ne peut omettre d’évoquer rapidement le contexte politique et géopolitique particulièrement « spécifique » qui caractérise « la Grande Ile » depuis ces derniers lustres.

Le contexte politique, c’est en effet, depuis la chute de Marc Ravalomanana et l’arrivée au pouvoir du Maire d’Antatanarivo, Andry Rajoelina, la pérénisation d’une palette d’ incertitudes, de coups de théâtre, de palinodies particulièrement spectaculaires…

Il semblerait - mais la prudence s’impose en la matière- que le Sommet du 7 Juin dernier à Gaborone (Botswana), la « Réunion des Acteurs du Dialogue Politique à Madagascar » (une réunion qui rassemblait un cortège impressionnant d’acteurs potentiels, l’AREMA, ESCOPOL,  HPM, UDR-C, TGV, UAMA-MONIMA, Mouvance Ratsiraka, Mouvance Ravalomanana, Mouvance Zafy, MDM etc..) soit un tournant positif en la matière. Avec la définition de la « feuille de route » , (une feuille de route qui aurait bénéficié du soutien du Quai d’Orsay) le régime, par définition temporaire, de la « Haute Autorité de Transition », présidée par Andry Rajoelina, et le gouvernement du tout nouveau Premier Ministre, Omer Beriziky, nommé le 2 Novembre parmi 14 nominés (sic) devraient pouvoir respecter l’agenda prévisionnel acté lors de ladite rencontre de Gaborone.

 

 

 

 

Plus significatif, dès le 24 Octobre, Madame Catherine Ashton, le « Boss » du Service Européen d’Action Extérieure (la « Ministre des Affaires Etrangères de l’Union Européenne ») adressait une lettre d‘appui à TGV , souhaitant que ce dernier puisse organiser très prochainement des opérations électorales « normales », parallèlement à la « normalisation »  des relations entre la Grande Ile et l’Organisation Internationale de la Francophonie.

 

 

Témoin la visite privée de Rajoelina à Paris le 27 Juillet dernier auprès d’Abdou Diouf ; une visite qui, suite à la mission d’Hugo Saada à Antananarivo en Mars, aurait permis à l’actuel Président  de la Haute Autorité de Transition d’obtenir de l’OIF un logiciel permettant de traiter efficacement les données électorales 

Cette normalisation entre Madagascar et l’OIF est loin d ‘être un phénomène mineur pour des entreprises françaises, et donc « francophones », soucieuses de s’implanter dans le pays.

 

 

« Andry Rajoelina est certes « francophone » ! Est il totalement « francophile » ? Ses liens (qui m’ont été confirmés par plusieurs sources crédibles et convergentes) avec les milieux « indo-pakistanais » (omniprésents sur l’ile) doivent aussi, à notre avis être pris en considération..

 

Des figures majeures de la société Karana apparaissent aujourd’hui au sein du cercle rapproché présidentiel, ce qui était loin d’être le cas du temps de Marc Ravalomanana : 

 

-Hassanein Hiridee , qui dirige de sociétés comme First Immo, Ocean Trade ou DTS, aurait été l’un des plus surs alliés du Ministre Andriamananoro dans son combat contre Orange dans le domaine des fibres optiques.

-Azad Hiridjee, qui avait été expulsé par Ravalomanana en 2008 est rentré sur le territoire et aurait récupéré une partie de ses biens grâce à l’intervention présidentielle

-Ylias Akbaraly, parton du conglomérat Sipromad (produits pharmaceutiques, industries de transformation, immobilier..) aurait servi d’intermédiaire entre Rajoelina (qui lui emprunte à l’occasion son Cessna Bravo personnel ) et le Saoudien Al Weed…

 

Les lobbies indo-pakistanais contrôleraient, semble t il, par exemple, près de la moitié des littoraux de l’ile, et tout particulièrement les sites touristiques potentiellement les plus attractifs !

 

 

Encore ne faut il pas ignorer les réactions épisodiques, au demeurant classiques du milieu malgache face à semblables initiatives : rappelons que la prise de pouvoir de l’ancien Maire d’Antananarivo, en 2009,

est aussi en partie liée à la découverte par l’opinion publique de la

délivrance d’une licence d’exploitation, par son prédécesseur, (lui-même très proche d’un lobby « politico-religieux »), via un bail amphytéotique de 99 ans, à la société coréenne Daewoo Logistics, de quelques 1,4 million d’hectares de terres arables à des fins de production de céréales !

 

 

Au delà des incertitudes politiques conjoncturelles, un certain nombre de faits géoéconomiques demeurent incontestables, de la gamme des « tendances lourdes » qui caractérisent depuis plusieurs décennies l’économie malgache à certaines « variables contemporaines », par nature plus difficiles à évaluer et à analyser :

 

 

 

 

II) Les données macro économiques malgaches 

 

 

Au plan des « tendances lourdes » Madagascar reste indéniablement un pays en voie de développement, pour utiliser le langage « politiquement correct » en usage à l’ONU ou, plus précisément, un « P.M.A » (Pays moins avancé (sic) L’Ile se concrétise par toute une gamme de données statistiques qui confortent ce constat :

-un « Indice de Développement Humain » qui la classe au 145eme rang des Nations Unies ; un taux de mortalité infantile de 6, 25 % ; une espérance de vie à la naissance de 63 ans ; une population active employée dans le secteur primaire de plus de 70% ; une pauvreté endémique très forte, classant le pays au 144 ème rang mondial.

Mieux (ou pire) : Transparency International lui attribuait , l’an passé, une note de 2.6 en matière de corruption, ce qui place Madagascar au 123eme rang de la planète.

Face à ces « tendances lourdes », la lecture des données strictement économiques peut s‘avérer encourageante :

 

Alors que le taux de croissance annuelle était négatif (- 3,7%) en 2009, avant l’installation de la HAT, il est redevenu positif en 2010 : + 0,3% et

les Agences Internationales pronostiquent un taux de l’ordre de +1,4% pour 2011, voire +2% pour 2012

Mais tout est relatif. Les données statistiques des années 2002 à 2009 révélaient des chiffres oscillant entre 6 à 8% !

Le redressement relatif de l’économie malgache est surtout dû aux industries extractives et à la reprise du tourisme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus inquiétant pour le court terme : le volume des dépôts des épargnants n’a pas cessé de croitre au cours des trois premiers trimestres de 2011..ce qui est en grande partie lié à la relative faiblesse des investissements, les investisseurs attendant sans doute d’y voir plus clair à l’aube des prochaines échéances électorales.

Car nous touchons ici du doigt un élément capital : le « manque de clarté » en matière de structures juridiques et de procédures réglementaires ; eu égard aux douloureuses expériences vécues lors d’un passé récent, certains investisseurs s’interrogent quant à la pérennité et à la solidité des des contrats, à leur fiabilité, voire à la validité des accords passés avant l’instauration de la HAT (cf. infra, l’exemple du secteur minier).

Nonobstant cet état de fait, les potentialités en matière d’investissements, compte tenu des nombreux atouts (ressources en hydrocarbures, ressources minières, potentiel touristique etc..) dont dispose intrinsèquement la Grande Ile, nous paraissent (en supposant une application correcte de la « feuille de route ») indéniablement attractives. Au moins dans un certain nombre de domaines.

A notre avis, (mais pour des causes diverses), 5 secteurs nous paraissent devoir être privilégiés :

-Les hydrocarbures

-Les mines

-L’ électricité, adossée à l’essor des « énergies renouvelables » 

-Le tourisme

-Les « villages seniors » et les structures médicalisées « troisième âge » 

 

A contrario, (mais nous pouvons nous tromper), un certain nombre de secteurs nous semblent devoir s’avérer beaucoup moins porteurs pour le proche et le moyen terme, pour des raisons par ailleurs  variées :

A savoir, notamment :

-l’agro alimentaire

-l’aquaculture ;

-les télécommunications

et, (mais avec des réserves, eu égard à des informations récentes), le BTP.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III) Les principaux secteurs d’activité économique : Analyse prospective.

 

 

  1. Des « pistes » à privilégier

 

 

1) Les Hydrocarbures.

 

L’essor de ce secteur est naturellement lié aux colossales ressources en pétrole découvertes récemment (à l’échelle historique de la saga des hydrocarbures) à Madagascar, tant en « onshore » qu’en « off shore ». Des gisements qui s’étendraient au minimum sur plus d’un million de Km2 et seraient susceptibles de détenir des réserves de l’ordre de 10 à 12 miliards de barils.

Aujourd’hui, ( cf. les récentes déclarations du Directeur de l’OMNIS, l’Office Malgache des Mines et des Industries Stratégiques) 18 des 20 blocs « onshore » sont d ‘ores et déjà octroyés, notamment à l’Américain EXXON Mobil, au Britannique Sterling Energy ou à Madagascar Oil TOTAL ( à Tsimimoro et à Bemolonga).

 

En revanche, 6 seulement des 250 blocs « of shore » étaient octroyés à la date de Juin dernier.

Les potentialités y sont énormes : 2 milliards de barils sont confirmés à Sakahara, par exemple (où opèrent les Chinois de Sunpec) ou 3,4 milliards à Maintirano

Le Code Pétrolier théoriquement en vigueur à Antananarivo est plutôt attractif : les compagnies exploitantes devront payer des taxes à hauteur de 8 à 10% du revenu obtenu, et verser des impôts directs de l’ordre de 22%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles doivent s’engager en outre à satisfaire la demande locale en hydrocarbures.

Mais elles perçevront 60% des revenus sécrétés (mieux que le classique « fifty/fifty » cher à l’ancien Cartel du pétrole) jusqu’à l’amortissement des investissements.

Un hic conjoncturel récent ! Les principales compagnies avaient interrompu leur activité en raison de la situation politique « tendue » qui caractérisait Madagascar. Mais dès le 11 Décembre 2010, Sterling Energie (UK)et Exxon renégociaient avec l’OMNIS un contrat de reprise des activités prévoyant la relance de forages , une relance nécessitant un investissement de l‘ordre de 200 millions de dollars Ces deux société anglo saxonnes ont donné le signal de la reprise ; dans leur foulée, dès Juin dernier, Madagascar Oil (TOTAL) reprenait ses activités à Tsimimoro (contrat de prospection prolongé jusqu’en 2014), avec un investissement de 80 millions de dollars.

 

En fait, en s’appuyant sur un avenant signé avec les Autorités dès 2008, Madagascar Oil Total a obtenu le feu vert pour exploiter, à des coûts moins importants, des gisements connexes…ce qui semble avoir eu aussi pour effet de mobiliser quelque temps les associations écologiques dénonçant   l’exploitation de ces sables bitumineux aux effets destructeurs pour l’environnement ».

Rappelons en outre (mais ce n’est pas un épiphénomène) que la BGFI-Bank, la banque « gabonaise » qui s’est implantée récemment au Congo Brazzaville et en Guinée Equatoriale (deux Etats baignés par le Golfe de Guinée et ses richesses pétrolières off shore) a ouvert une « annexe » à Antananarivo en mai 2010 (une initiative qu’elle projetait depuis 2007, sur la suggestion de de Total !)

 

Avis personnel : En dépit de ce constat conjoncturel, (au demeurant classique) s’annoncent plus que jamais de beaux jours pour l’industrie pétrolière sur la Grande Ile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2) Les industries minières :

 

 

Les mines représentent un secteur clef de l’économie malgache, eu égard à la richesse de la Grande ile en gisements de minerais, et notamment de minerais rares : outre le fer à Soalala, ou la bauxite à Mananntenina, le sous sol de Madagascar recense en particulier du chrome (Andriamana) du nickel et du cobalt (Ambatovy) de l’ilménite et du zircon, (Fort Dauphin ou Farafangana) de l’uranium (Folakara, Vinanikarena ,..) voire de l’or et des pierres précieuses, rubis saphirs, émeraudes etc…) Ces dernières font surtout l’objet d’une exploitation artisanale, sous le contrôle, (au moins théorique) de l’Institut de Gemmologie de Madagascar et du « Guichet Unique d’Exportation », créé en 2003 pour lutter contre la fraude.

La première ressource en matière de minerais rares demeure aujourd’hui le chrome, exploité par la Kraomita Malagazy ; les quartzs industriels, eux, (susceptibles d’être transformés en cristal) sont de facto le domaine de sociétés chinoises, tel le conglomérat Huwaei.

L’exploitation des gisements était contrôlée jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Rajoelina et de la HAT, par la « Loi sur les Grands Investissements Industriels » de 2002 et le Code Minier de 2005, mis en application en 2007

 

Au chapitre de l’uranium, ressource singulièrement sensible au plan stratégique et géopolitique ( et dont l’exploitation a démarré avec les pionniers du C E A, en 1946 !, du côté de Vinanikarena) les principaux groupes industriels implantés dans l’ile demeurent ,au-delà de quelques récentes initiatives israéliennes et sud coréennes, le Canadien Rio Tinto (via M. QIT Madagascar, et les Australiens RIR Aluminium et Cluff Resources Pacific. Ce dernier est désormais associé à l’Indien Varum Mines, et dispose théoriquement d’un périmètre d’exploitation de gisements aux réserves estimées à 1,7 millions de tonnes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais l’évocation de ce secteur des industries minières pose inévitablement la question de la délivrance des permis d’exploitation

Dans le but « d’assainir »  le secteur, via l’OMNIS, la Haute Autorité a décidé par exemple, en Janvier 2011, d’annuler cinq contrats de prospection d’uranium Ce qui n a pas empêché de voir, depuis plusieurs mois, se multiplier les demandes de permis miniers (quelques 1360 à la date de Septembre dernier, dont une trentaine considérées par le Ministère ad hoc comme « crédibles et d’un montant financier très significatif).

 

 

In nouvel espoir pour les investisseurs potentiels ?
La semaine dernière, le 2 Novembre, Andry Rajoelina devait déclarer sur la BBC : « la feuille de route stipule que tout octroi de licence est suspendu jusqu’aux prochaines échéances présidentielles. Mais avec l’installation d’un nouveau Gouvernement, tout sera levé et Madagascar s’ouvrira aux investisseurs internationaux, pour qu’ils puissent s’installer tranquillement dans notre beau pays (sic)

La feuille de route a bel et bien des corollaires géoéconomiques manifestement fondamentaux pour le proche et le moyen terme !

 

 

 

 

  1. L’Electricité et les énergies renouvelables.

 

On connaît les difficultés actuelles de l’ile quant au défi de l’approvisionnement des consommateurs en électricité. Elles sont pérennes depuis des lustres.

En ce domaine, une « piste », confirmée dans maints pays du globe, et de plus en plus crédible, nous parait encourageante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’essor du photo voltaïque et du mixte énergétique :

 

Le photo voltaïque, l’énergie solaire, est un domaine désormais relativement bien maitrisé. Le « mixte énergétique » beaucoup moins.

Valorisant à l’amont les ressources liées à l’exploitation des hydrocarbures locaux (cf. supra, l’obligation de sociétés à contribuer à l’approvisionnement énergétique national), ce secteur pourrait voir se développer des énergies renouvelables, comme l’éolien et surtout le solaire, eu égard au contexte climatique malgache, largement favorable en la matière.

A titre d’exemple, l’essor du photo voltaïque pourrait être associé à la production et au stockage d’électricité via les nouvelles techniques de « couplage » et la production d‘hydrogène. Le stockage proprement dit permettrait de mettre l’électricité à la disposition des consommateurs selon le niveau de la demande, en s’émancipant ainsi des aléas de la radiation solaire. Utopie ?

 

Ce process industriel est d’ores et déjà au stade du « R & D » mais, à notre connaissance, à ce jour, maitrisé seulement par une société française, PARTHENA EnR, qui s’intéresse déjà à la Corse, aux DOM TOM et au Plan Solaire Méditerranée, lancé par Nicolas Sarkozy dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée.

 

 

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  1. le Tourisme :

 

 

Il est sans doute inutile de rappeler ici l’exceptionnel potentiel touristique de la Grande Ile, la variété de ses paysages naturels, la richesse de ses paysages intérieurs et de ses littoraux, l’intérêt de son héritage civilisationnel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les chiffres officiels, relativement fiables, évoquaient quelques 150 000 touristes en 2000, 300 000 en 2005, 500 000 en 2009 (en dépit du contexte géopolitique) et le cap des 800 000 a été dépassé l’an dernier.

Face à ce potentiel, les infrastructures en général et le réseau hôtelier en particulier sont encore très insuffisantes.

En 2010, on recensait à l’échelle de l’ensemble du territoire malgache quelques 1400 établissements hôteliers au sens large du terme…mais quatre seulement avaient statut de « cinq étoiles » (normes internationales), à savoir le Colbert, Ibis, le Carlton et leTamboho , tous implantés dans la capitale
Avec le retour de la (relative) stabilité politique, les projets devraient se multiplier : d’ores et déjà, parallèlement à quelques initiatives locales, et dans la foulée de l’ouverture de l’Hôtel Ibis, ACCOR , le groupe indien Bahri, le groupe mauricien Constance, ou le sud africain Saabi Saabi investissent dans le haut de gamme.

 

Le tourisme de luxe a de beaux jours devant lui, surtout le long des littoraux et au sein des iles (une rumeur lancinante suggère que désormais près de la moitié desdits littoraux seraient aux mains des réseaux indiens et des pakistanais.) Témoin aisément vérifiable, en revanche : la région de Marovagaha, au Nord Ouest est de plus en plus fréquenté par les VIP français et tendrait à devenir un nouveau Marrakech !

 

Nous sommes par ailleurs sceptique quant à la concrétisation prochaine des programmes (très évanescents) émanant des autorités en matière d’essor d’éco tourisme », de « tourisme durable » et de «  tourisme équitable » (par ailleurs très à la mode au plan international)

En revanche, le concept de « villages seniors » nous parait particulièrement porteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5) Les « villages seniors » et les résidences médicalisées.:

 

 

Inauguré aux Etats Unis (en Floride, en Californie, puis dans l’ensemble des « Sunshine States ») et implanté aux Philippines au service des retraités japonais, ce concept (en cours d’application concrète, non sans succès, au Maroc) nous parait potentiellement adaptable à Madagascar , eu égard à la révolution inouïe des transports internationaux  et à l’évolution du contexte démographique, sociale, et sociétale de l’univers contemporain

 

Utopie encore  ? La conjugaison de toute une gamme d’atouts, déjà évoqués ( climat, littoraux, sites touristiques.. niveau de vie) qui rendent compte de la réussite des expériences philippines ou marocaines se retrouve, nonens volens, sur le territoire malgache

La cible ? Les retraités du « Papy Boom »

L’importance numérique (en France particulièrement) de la génération issue du « Baby Boom » de l’immédiate après guerre, désormais qualifiée de « Papy Boom », se conjugue avec un accroissement spectaculaire, dans les pays du Nord, de la longévité. Ces deux facteurs, combinés à une fiscalité attractive (prêts de très longue durée, transformant de facto les « villages seniors » en futures résidences secondaires pour les héritiers) contribuent à faire aujourd’hui des « villages seniors » et, pour les plus âgés, des « résidences médicalisées » un créneau privilégié pour les investisseurs et les promoteurs de ce type de produit immobilier sur le littoral malgache ou dans les iles. Sous réserve, mais cela est vrai pour l’ensemble des activités économiques, de la confirmation d’une véritable stabilité interne. Madagascar pourrait ainsi prendre partiellement le relais en la matière d‘autres zones géographiques francophones , (naguère pionniers dans le double domaine de l’activité touristique classique et dans celui, plus ponctuel, de la fonction de retraite) , essuyant les effets négatifs et les incertitudes sécrétés par les récentes révolutions arabes sur la rive Sud de la Méditerranée !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

B) des secteurs économiques « marginaux » :

 

 

  1. l’aquaculture :

 

 

Madagascar est le premier pays producteur et exportateur de crevettes du globe. Mais ce secteur, dont le dynamisme est étroitement lié à la conjecture internationale, est plus que jamais contrôlé, outre les Autorités, par des entreprises locales en grande partie regroupées au sein d’associations comme l’UNIMA, une institution partenaire depuis deux lustres de WWF.,

L’UNIMA, premier opérateur crevettier, qui dispose d’un bassin d’aquaculture dans le Mahojamaba, de 18 chalutiers et de deux fermes d‘élevage, (et dont les activités, en aval, vont du désenclavement de zones rurales au transport du riz ou à la prévention du SIDA) jouit d’une aura (plus ou moins justifiée) qui peut servir de modèle à court et moyen terme et, sinon interdire, du moins marginaliser toute tentative d’investissements extérieurs directs.

 

(Nous sommes moins pessimistes au plan d’éventuels investissements indirects))

 

 

  1. l’agro alimentaire:

 

 

Si le secteur agro alimentaire (paradoxe classique en pays « en voie de développement »,) reste très médiocre à Madagascar, les dernières années se sont illustrées par la concrétisation d’un nombre non négligeable de programmes et d’investissements dans les industries alimentaires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles s’avèrent dans leur grande majorité très artisanales. Exceptions qui confirment la règle : les industries des boissons, la transformation des produits de la pêche, et tout particulièrement les produits laitiers (qui furent, on le sait, à l’origine de la réussite de Marc Ravalomanana.

 

L’émiettement des structures à l’échelle du pays et le contrôle de facto du secteur par quelques « leaders » locaux (souvent liés aux Eglises évangéliques ou aux milieux indo-pakistanais) laissent pour le moment peu de marge à l’investissement « extérieur ».

 

 

3) La téléphonie mobile :

 

Ce secteur, en plein expansion, (mais ce n’est pas spécifique à la Grande Ile !) est désormais  contrôlé par ARTEL.

Cette société appartient au groupe indien Bahri depuis le 24 Décembre dernier. Bahri a racheté à cette date la société ZAIN, héritière de MadaCom ; Bahri s’est associé au chinois HUAWEI en Juillet dernier.

 

« Bahri aurait vraisemblablement aidé à contrer Orange (cf.supra) lors de la tentative de cette dernière de pénétrer le marché de la fibre optique,,avec la réalisation d’ un câble sous marin depuis la Réunion.…

Ariel ,via HUAXAI, serai ,également lié au groupe pékinois DACHENG, dont les misions se sont multipliées ces derniers mois, à Antananarivo.

 

 

  1. Le B T P :

 

 

Ici, la prudence s’impose. Ce secteur a été, pour des causes variées, indéniablement sinistré. D’où, potentiellement, des perspectives positives pour le court terme, (au-delà des contraintes liées, à l’image de l’agro alimentaire, à l’émiettement du tissu industriel.

 

 

La reprise ?  le 6 juin dernier, par exemple, le groupe ARO inaugurait la tour Sahavola, au cœur de la capitale (une construction érigée dans le cadre d’un PPP, avec 50% de participation de capitaux indo-pakistanais.

 

Aménagement d’aéroports ; infrastructures routières…Beaucoup reste à faire. Au cours des derniers mois, certaines initiatives laissent supposer un regain du secteur : mandatée par Campus France, une mission ECOTEC a séjourné à Antananarivo durant deux semaines à la fin du mois de Septembre ; objectif : envisager la mise en place d’écoles de formation d’ingénieurs et de cadres dans l’industrie du bâtiment. A suivre.

 

 

 

IV ) De la concurrence étrangère:

 

Outre les investisseurs étrangers « classiques » (britanniques, américains, canadiens) notamment dans les hydrocarbures et les industries minières), la gamme des sociétés étrangères désormais présentes à Madagascar ne cesse de se diversifier.

Les sociétés indo pakistanaises (cf. le groupe Bahri) mettent à profit l’enracinement séculaire des Karana (cf.supra) pour s’investir dans les industries de transformations, le tertiaire, le tourisme littoral ; les Sud Africains dans les métaux précieux et semi précieux ;

Toutefois, les investisseurs chinois, toutefois, constituent à nos yeux le phénomène de pénétration récent le plus spectaculaire (cf. le conglomérat Huwaie, la Supec ou les initiatives très contemporaines du groupe Dacheng..

Leur activité est nettement plus crédible (y compris aux yeux des autorités malgaches) que certaines prestations retentissantes (médiatiquement parlant) et, en définitive, quasiment mort nées: le prince saoudien Al Weed , venu au début de l’année passée et affirmant « implanter des hôtels cinq étoiles et investir massivement dans le tourisme » n’aurait plus donné, pour l’instant, signe de vie. Comme cet autre émir, reçu en grand pompe en Aout, et « décidé à  ravitailler  l’ile en PPN et produits pétroliers ».

 

Il est vrai qu’en ce domaine, on se doit de citer aussi notre compatriote Bernard Tapie ! Un Bernard Tapie reçu par le Président de la HAT le 16 Janvier dernier, qui aurait promis d’investir dans le projet « Résidence des résidents », et d‘injecter des capitaux dans des programmes industriels susceptibles de créer quelques 200 000 emplois (sic) et qui, à notre connaissance, depuis cette visite, n‘est pas réapparu sur la Grande Ile !

 

Last but not least :

Le 1erAout 2011, le Président de la HAT recevait pendant une heure Neil Bush, frère de l’ancien Président des Etats Unis. Le communiqué qui a été publié à la suite de ladite rencontre semble relativement vague : Neil Bush de déclarer «  J’espère pouvoir contribuer au développement des entreprises malgaches et étrangères (sic) qui opèrent à Madagascar, même si, pour le moment, aucun projet concret n’a encore été fixé ».

On imagine pourtant assez mal un Neil Bush (eu égard à ses liens avec les milieux du pétrole et des industries extractives) passer à Antatanarivo pour une simple visite de courtoisie.

 

 

Etude réalisée  en janvier 2012 par Patricia Mamet. Professeure à l'Institut des Hautes Etudes Internationales et Politiques de Paris


 

 

 

 

 

 

 

 

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 09:49

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Le Maroc contemporain : Analyse géopolitique.

 

 

Alexandre Daverede

 

 

INTRODUCTION 

 

 

 

L’approche géopolitique d’un Etat-nation, voire d ‘une zone supra étatique, obéit à deux règles d’or : la Géopolitique tente en effet de mettre en valeur les spécificités d’un Etat souverain en analysant les principaux facteurs qui relient l’Etat en question et l’espace géographique. Par essence, elle ne peut donc prétendre à l’objectivité  ni à l’exhaustivité, eu égard à la multiplicité des facteurs. Ce rapport ne s’appesantira pas sur la description de données concrètes classiques, de la superficie du territoire à la structure orographique, aux données climatiques ou démographiques, par exemple.

En revanche, on s’efforcera d’analyser deux grands types de facteurs :

-les tendances lourdes, d’une part, celles qui se pérennisent à travers l’Histoire marocaine, parfois depuis des siècles ;

-les « variables contemporaines » susceptibles de modifier la spécificité du Royaume chérifien, héritée de ces tendances lourdes, et parfois de supplanter ces dernières.

 

Tendances lourdes : il s’agira d’analyser les caractères spécifiques du pays en fonction de l’Espace et du Temps Ces tendances appliquées au Maroc, peuvent se résumer en trois constats généraux :

 

 

 

  1. Le Maroc est une île » (certains préfèrent évoquer une presqu’île !) riveraine de deux nappes maritimes, la Méditerranée et l’Océan Atlantique, et..d’une « mer de sable » orientale dont elle est séparée par une impressionnante barrière montagneuse, les Atlas.

 

  1. Le Maroc est un carrefour d’une valeur exceptionnelle, un carrefour que certains auteurs évoquent en décrivant la quadruple influence des facteurs venus de l’Est, du Nord, de l’Ouest et du Sud, les « quatre tentations » de l’Histoire marocaine. Mais que nous préférerons décrypter à travers cinq éléments majeurs, aux effets souvent contradictoires :

l’influence de l’Afrique

l’influence de l’Orient arabe

l’influence de la Méditerranée

l’influence de l’Europe

et, enfin, l’influence atlantique.

 

 

3) Le Maroc a longtemps baigné dans l’atmosphère des pays du TiersMonde et de leurs cortèges de difficultés politiques, économiques, démographiques ou sociétales ;

 

 

B) Quant aux « variables », elles révèlent désormais un Maroc composite, tentant de surmonter quelques handicaps indéniables (ni or noir, ni importantes ressources naturelles par exemple, si l’on excepte les phosphates), d’affronter quelques sérieux défis (apparition et montée du terrorisme islamiste international, intensification des flux migratoires venus du Sud, pérennisation du trafic de drogue, gestion délicate de la question du Sahara Occidental et de ses corollaires, telles les relations difficiles avec ses voisins algérien et mauritanien..)

 

 

Mais disposant aussi de toute une gamme d’’éléments positifs : essor du tourisme ; modernisation des structures administratives ; libéralisation de la société ; politique étrangère souvent originale, comme en témoigne par exemple le rôle pilote joué par Rabat, via la communauté juive du Maroc vis à vis d’Israël) ; mutation des grands secteurs d’activité économique ; transition démographique.. des éléments qui peuvent conduire à considérer que le Royaume, un demi siècle après son indépendance, une décennie après l’avènement d e Mohammed VI, a bel et bien réussi à entrer sans équivoque dans l’ère des sociétés modernes, via, notamment, le « Take Off ».

Le Maroc peut être considéré aujourd’hui comme l’un des exemples les plus édifiants de ces (rares) nations du Tiers Monde méritant effectivement le qualificatif de « pays en voie de développement ».

 

 

 

 

 

 

A) Le Maroc est une île.

 

 

Un simple coup d’oeil sur la carte montre que le Royaume chérifien, implanté à l’extrémité Nord Ouest de la dorsale maghrébine (Maghreb-al-Aksa , « le pays du Soleil couchant »), s’étire , à l’Ouest, le long du littoral atlantique (un océan qui porte d’ailleurs le nom des Atlantes, peuples plus ou moins mythique vivant au coeur de l’Atlas !) et, de manière plus modeste, au nord, longe celui de la Méditerranée (Mare Nostrum). Mais son horizon est aussi largement barré, du Nord Est au Sud Ouest, accrochée au Rif, par l’ossature montagneuse des Atlas, Moyen Atlas, Haut Atlas (qui culmine à quelques 4165 mètres et Anti Atlas.

Cette doble océanité aurait pu se traduire par une vocation maritime précoce. Il n’en fut rien ! Les Berbères ne sont pas des marins, et l’essentiel de l’activité portuaire et maritime, durant des siècles, fut l’apanage des Portugais, fondateurs entre autres de Mogador, l’actuelle Issaouira, et des Espagnols. Ces derniers, notons le, occupent les Canaries sans quelles n’aient jamais été revendiquées par les Marocains, ce qui n’est pas le cas des enclaves terrestres de Ceuta et de Metilla.

Cette position « insulaire » a, tout au long du dernier millénaire, sécrété des conséquences positives mais aussi …négatives.

Positives ; car, nonobstant l’occupation romaine de la « Maurétanie », divisée en deux provinces sous la houlette de sa capitale,Volubilis, ou la sucession des trois royaumes arabes (dynastie almoravide, dynastie almohade, dynastie saadienne, toutes ayant eu Marrakech pour capitale),

le Maroc, le fameux « Jardin des Hespérides », du fait de sa position géographique excentrée, jouxtant les terrifiantes « colonnes d’Hercule » des civilisations gréco romaines, du côté de Gibraltar, a été beaucoup moins touché par les influences extérieures que ses voisines maghrébines d’Algérie et de Tunisie. Cette insularité rend compte notamment d‘un fait bien souvent oublié, concernant une nation souveraine depuis à peine un demi siècle…mais qui est de facto un des plus vieux Etats du monde, et sans contestation possible, le plus ancien du monde arabe

Le royaume fut fondé par Idriss Ier au milieu du VIIIIeme siècle, quelques décennies avant le couronnement de l’Empereur Charlemagne, du côté d’Aix la Chapelle !

La chaîne des Atlas fut naguère un rempart appréciable (et apprécié) face à l’avancée des Turcs. Rappelons à ce propos que le Maroc fut, en la circonstance, la seule nation du monde arabe à échapper à l’occupation ottomane. Et que la partie montagneuse de son territoire n’a été totalement occupée par une nation étrangère que de…1934 à 1956 !

Mais cet isolement , gage de protection à l’égard d’agressions potentielles venues, notamment, de l’Est, peut avoir aussi des corollaires négatifs, à savoir de longues périodes de « somnolence », succédant au gré des aléas de l’Histoire, à des périodes particulièrement brillantes. A bien des égards, la position d’insularité, « ‘revers de la médaille », rend compte au moins partiellement du fait que le Maroc, à plusieurs reprises, et singulièrement vis-à-vis de la saga ottomane en Méditerranée, soit souvent resté à quai !

Rappelons aussi, en évoquant ce contexte orographique, que les données climatiques, à l’échelle du millénaire, révèlent une constante qui confine, pour le Maroc, à un défi permanent : la question de l’eau. Durant des siècles, le monde rural Marocain a vécu, comme ses voisins, les yeux anxieusement rivés sur le ciel, dans l’attente des pluies.

Comme le soulignait un fin observateur des réalités marocaines au quotidien,  « à la fin du printemps, l’humeur reste plus que jamais au beau fixe jusqu’au fond du bled ; car au début de l’année, le bonheur est revenu des cieux, de cette pluie incessante qui remplit les barrages, reverdit la campagne et génère une récolte record de céréales (M.Duteil)

 

 

Le Maréchal Lyautey, à l’ère de la colonisation, se plaisait (parait il) à dire :

« En France, gouverner, c’est prévoir. Au Maroc, gouverner, c’est pleuvoir » !

Réels ou légendaires, ces propos sont toujours d’actualité, d’autant que près de la moitié de la population marocaine vit encore au sein du monde rural. Le défi de l’eau explique notamment l’importance de la promotion des cultures irriguées, directement liée à la construction de monumentaux barrages, édifiés par exemple au coeur du Rif.

 

B) Le Maroc est un carrefour.

 

« Le Maroc est un pays d’Afrique du Nord situé aux portes de l’Europe. Il est attaché à l’Orient par sa culture arabo islamique tout en étant une nation de l’Occident tournée vers l’Atlantique »

Tout est dit, ou presque, dans ce diagnostic.

La plupart des exégètes évoquent, en ce domaine, la « quadruple tentation des points cardinaux ».Elle est effectivement indéniable.

 

-Au Sud, l’immensité des solitudes sahariennes s’est transformée progressivement en territoire d’expansion potentielle, puis réelle, pour un royaume chérifien toujours tenté, selon les circonstances, par le mythe du « Grand Maroc ». Un mythe que la colonisation mit cruellement en charpie mais qui a resurgi récemment avec la « Marche Verte » du Sahara Occidental,) au grand dam de la Mautitanie et de l’Algérie. Car le Maroc, comme tous les pays du Maghreb, est aussi un pays d’Afrique ! La tentation, pour Rabat de s’affirmer comme l’un des Grands du continent est patente, tant par la superficie de l’Etat que par les relations ancestrales

entretenues avec les nations du Sahel, toutes islamisées. Rabat entretient par exemple de bonnes relations avec Dakar… mais cela s’explique aussi, sans doute, par les tensions contemporaines persistantes entre le Sénégal et la Mauritanie.

 

-A l’Est, nous l’avons déjà souligné, la barrière des Atlas a longtemps freiné la pénétration des influences islamiques. Mais le Maroc, depuis des siècles, comme l’ensemble du Maghreb, est « terre d’Islam » , un islam d’abord ancré au sein des populations paysannes, bien qu’une cité comme Rabat, au même titre que Constantine ou Kairouan, la Tunisienne, fasse figure de haut lieu de l’Islam en Afrique du Nord ; un islam modéré et relativement monolithique, qui a quasiment ignoré jusqu’à ces toutes dernières générations les clivages et les schismes qui caractérisent, avec les conséquences dramatiques que l’on connaît, les Etats du Machrek et du Moyen Orient.

A l’égard du tropisme oriental, soulignons aussi que le Roi du Maroc, (même si cela peut paraître symbolique) est le Président du Comité Jérusalem et que les Juifs marocains, qui jouèrent un rôle de premier plan à travers les siècles, dans l’Histoire du Royauyme, ont largement contribué, via l’immigration vers Israël, ces dernières décennies, à l’instauration de fort bonnes relations entre Rabat et l’Etat hébreu.

 

 

-A l’Ouest, la « grande tentation », ce sont les rives de l’Atlantique ! Hassan II, naguère, fit construire la mosquée de Casablanca es qualité de « phare avançé de l’Islam vers l’Occident ». Bastion de ce dernier, contrôlant séculairement, avec les puissances ibériques, l’un des passages maritimes majeurs du commerce international, le Maroc était, par sa Géographie, destiné à coup presque sûr à devenir un fidèle allié des puissances occidentales. Ceci explique, au demeurant, en grande partie, la mansuétude avec laquelle les nations du Bloc Atlantique ont observé la « Marche Verte », même si la question du Sahara Occidental peut être aussi assimilée à un bel exemple concret des effets pervers du système bipolaire, l’Algérie, très tentée par une ouverture stratégique vers l’Océan Atlantique, étant à l’époque vassale de Moscou.

 

-Quant au Nord, via Gibraltar, rappelons aussi que le détroit (au delà des difficultés « physiques » sécrétées parfois par sa traversée) n’a jamais véritablement constitué une frontière. L’Europe s’est toujours volontiers «épanouie » sur le Maghreb, au même titre que, quelques siècles auparavant, les civilisations arabes colonisèrent la péninsule ibérique, durant plus d‘un demi millénaire.

Et l’occupation, par Paris et Madrid, des horizons marocains a été particulièrement forte au cours de la première moitié du XXeme siècle, des centaines de milliers d’Espagnols et de Français s’installant dans le Royaume.

 

Quatre « tentations » donc, selon la version « officielle », auxquelles nous ajouterons volontiers pour notre part ;

 

-une cinquième dimension : la Méditerranée elle même ! Certes, le littoral marocain y est modeste, sans comparaison avec les côtes d e sa voisine orientale. Mais le tropisme « Mare Nostrum » n’est pas seulement un souvenir nostalgique de l’Empire romain et deVolubilis. Outre le fait que le Maroc est aujourd’hui associé à l’Union Européenne, la participation de Rabat au processus de Barcelone, enclenché à partir de 1992 (Conférence entre les Etats riverains de la Mer Méditerranée) a été particulièrement active, entrainant l’ouverture d’une sorte de zone de libre échange entre les pays du Maghreb et l’Union.

 

 

 

C)Le Maroc a longtemps baigné dans l’atmosphère des pays « sous développés ».

 

Que l’on soit partisans de la théorie du sous développement perçu comme un retard ou comme un état spécifique lié à des causes multiples, le Maroc ,jusqu’à ces deux ou trois dernières décennies, présente en la matière la quais totalité des caractères « classiques » applicables à l’ensemble du monde sous développé : un monde marqué par la sous nutrition ou la mal nutrition (au cœur du monde rural) ; des maladies endémiques ; un comportement démographique illustré par un taux de natalité très élevé, proche du taux de fécondité naturelle ; une espérance de vie médiocre ; un taux de mortalité infantile élevé..Au plan des activités économiques, ce milieu était très fortement marqué par la prépondérance des activités agraires, reposant sur des structures ancestrales comme le ‘bour’ (et ses zones de pâturages à usage collectif) juxtaposées à un secteur de plantations  en milieu irrigué, travaillant très largement pour l‘exportation.

Les industries extractives étaient faiblement représentées (à l’exception des phosphates), les biens d’équipement (le moteur du « take off) rares, les industries de biens de consommation (de l’agro alimentaire au textile) souvent archaïques. Ajoutons à cela la gamme des critères sociétaux spécifiques au Tiers Monde, taux d’analphabétisme élevé ; juxtaposition d’une aristocratie de nantis et d‘un impressionnant cortège de défavorisés ; accélération des flux migratoires vers des villes en pleine croissance, mais incapables d’assurer des emplois aux nouveaux venus ; création et expansion spatiale frénétique de bidonvilles sordides ; et une administration largement dominée par une classe politique très conservatrice, voire corrompue..

 

 

Bref, une situation qui, bien que nettement moins dramatique que celle de la plupart des nations sises en Afrique subsaharienne, gràce notamment aux efforts d’Hassan II et au processus plus ou moins conscient

« d’occidentalisation », ancrait le Royaume dès les premières années de l’Indépendance ,dans le ventre mou de la hiérarchie officielle des nations.

 

Cette atmosphère a sensiblement changé au cours des derniers lustres, et singulièrement au cours de la dernière décennie. Nous touchons ici du doigt, parallèlement au maintien ou à l’apparition de quelques défis internes ou externes difficilement négligeables, à l’impact positif de quelques variables.

 

 

 

  1. LES VARIABLES CONTEMPORAINES.

 

 

A) De quelques défis majeurs :

 

Le Maroc, célébrant naguère le cinquantenaire de son Indépendance, ets entré à cette occasion, désormais, de plein pied dans l’univers des nations modernes. Mais il doit affronter un certain nombre de défis

 

1)-défis « internes » tout d’abord :

 

Au-delà de l’inévitable confrontation des générations au plan du personnel politique et la montée en puissance, sous Mohamed VI, des « Belfikh Boys » et de leurs émules, une montée en puissance qui a rencontré, ici ou là , de fortes résistances du milieu conservateur, les deux plus importants problèmes internes auxquels se heurte le Maroc contemporain nous paraissent être la persistance d’écarts importants de niveau de vie entre les différentes franges de la population, comme en témoignent les chiffres fournis par les statistiques officielles (près d’un Marocain sur six vit encore au dessous du seuil de pauvreté, pourtant fort bas, et un tiers des maires des zones rurales sont encore analphabètes !) et une urbanisation loin d’être maitrisée.

Ce sont les grandes villes qui ont opéré, les premières, leur mutation : Casablanca éradiqnant progressivement ses bidonvilles ; Rabat concrétisant deux spectaculaires programmes d’aménagement le long de son fleuve, le Bou Rebheg, et sur son littoral ; Tanger, longtemps somnolente et à la réputation sulfureuse ; Agadir en plein boom touristique, et dont la « Riviera » n’a pas à rougir de la comparaison avec son éponyme européenne ; Marrakech, surtout.

L’ancienne capitale, en effet, qui se cantonnait naguère dans un rôle de belle endormie, oasis indolente sinon obsolète, joue la carte du tourisme tous azimuts et présente désormais des données économiques particulièrement éloquentes. Elle vit au rythme parfois effréné de l’Occident ; les touristes affluent et l’aéroport a dépassé dès 2006 en taux de fréquentation celui de Casablanca .
Mais cette urbanisation a aussi son revers. Un journaliste européen pouvait écrire, sans trop d’exagération «  Les Marocains ne s’y retrouvent plus. Les vieux amoureux de la ville trouent qu’elle y a perdu de sa magie, mais gagné en richesse » Et de citer un témoin privilégié de la mue, un préfet : « Ici, j’ai un problème de main d’œuvre. A Marrakech , i n’y a pas de manifestations de chômeurs, comme ailleurs, parfois, dans le pays ; il me manque au moins 80 000 emplois directs dans le tourisme »..

Ceci étant, les observateurs les plus objectifs soulignent que la question n’est pas de ralentir la cadence, mais de la réguler en contrôlant la croissance de la métropole et en construisant des villes nouvelles au delà de la vielle cité. Tamerzoukt, surgie du désert, avec lac artificiel, hôtels et zones off shore, à une vingtaine de kilomètres de Marrakech, est citée fièrement en exemple.

 

Ce défi de l’aménagement du territoire est donc fondamentalement lié à l’expansion spectaculaire des activités touristiques, à l’image de l’Espagne des années soixante dix. Dynamisme mais aussi fragilité pour le moyen terme ?

 

Mais le Maroc doit aussi éradiquer deux fléaux  sociétaux majeurs et de nature fort diverse : l’un est récurrent, le trafic de drogue ; l’autre, paradoxalement en apparence, est plus récent : la tentation islamiste fondamentaliste.

Quant à la drogue : le Gouvernement chérifien publie chaque année des rapports tout à fait édifiants ; la culture du cannabis, en moyenne décennale, couvrirait plus de 150 000 hectares, permettant la production annuelle de quelques 3500 tonnes de hachich. Cette production, notamment dans la région du Rif, grande pourvoyeuse de « kif », ferait vivre près d ‘un million de personnes ! Sous le règne d’Hassan II, on avait bien essayé de résoudre le problème en proposant aux paysans des cultures d e substitution, à l’image, partiellement réussie, de l’expérience thaïlandaise, développées sur des périmètres irrigués qui auraient été aménagés en liaison avec l’érection de barrages hydrauliques. Les retards observés quant à la concrétisation de ces projets ont naguère abouti à un constat amer : les paysans, frustrés en outre par l’appropriation privée des pâturages collectifs du système « bour » son retournés en assez grand nombre vers le cannabis, au plus grand profit des trafiquants.

Face à ce fléau, Rabat est d’autant plus démuni qu’il ne peut pas ne pas prendre en compte la froide logique du système : la disparition ( par défoliants) des superficies cultivées conduirait le million de personnes concernées, au moins à court terme, à venir grossir les flux migratoires internes , déjà difficiles à contrôler. Et comme le Maroc ne pourrait, dans l’état actuel des choses, absorber totalement ledit flux, une partie de ces migrants potentiels pourrait être tentés par l’aventure européenne.

 

 

Eu égard aux drames engendrés, ces dernières années, par les tentatives d’immigration clandestine des populations venues d’Afrique subsaharienne, on touche ici du doigt l’une des causes majeures de la lenteur avec laquelle les autorités de Bruxelles s‘empressent d’aborder le  problème !

 

 

 

2) De quelques défis « externes » :

 

-La tentation islamiste et ses corollaires

 

Du fait de son relatif isolement géographique, le Maroc, on l’a vu, est resté  longtemps assez éloigné de l’influence des plus radicaux courants d fondamentalisme islamiste.

La situation est sensiblement différente aujourd’hui. L’occidentalisation des moeurs et de la société, conjuguée à l’émergence, évoquée supra, des bidonvilles et du nombre croissant des « disoccupati » des banlieues anarchiques, viviers privilégiés, ici comme ailleurs, dudit fondamentalisme) a contribué  à l’essor soutenu de mouvements religieux beaucoup plus radicaux que jadis. L’Islam a certes toujours tenu au Maroc une place privilégiée, mais « la religion y est de plus en plus en vogue ». ( Jean Pierre Roux) Ce fin observateur du Maghreb n’hésitait pas à écrire il y a trois ou quatre ans : «  Le royaume chérifien, pays de traditions, est comme une personne âgée qu’il ne faut pas trop chahuter sous peine de la voir réagir brutalement ».

En outre, la montée de l’islamisme radical est conforté par un autre défi externe ; la question du Sahara Occidental.

 

 

-La question du Sahara Occidental :

 

Sur ce plan , les arguments repris régulièrement par les partisans de Rabat à l’ONU semblent indéniablement pertinents, en soulignant le danger potentiel d’une radicalisation politique, mais aussi religieuse, du Front Polisario, parallèlement à la consolidation, semble t il, des liens unissant ce dernier à quelques éléments non négligeables de la grande criminalité organisée, y compris en matière de commerce des armes. Cette question, en outre, entretient une assez vive tension, tant avec Nouakchott qu’avec Alger.

Encore convient il de rappeler qu’au delà du danger potentiel représenté par la percée de l’islamisme radical dans les régions méridionales, le problème du Sahara Occidental a perdu une partie de son intérêt économique et stratégique.

Naguère lieu privilégié des échanges entre le Nord et le Sud, le Sahara Occidental, étiré à quelques 1800 kilomètres des rivages méditerranéens du Maroc et du réveil très spectaculaire de Tanger, tend à être considéré comme « un cul de sac géopolitique », un bout du monde, dépourvu de surplus de très grandes potentialités en matière de ressources.

 

 

B) Les « variables positives »

 

Parmi ces dernières, on doit souligner l’importance des mutations caractérisant l’administration publique et l’essor des différentes branches de l’économie nationale.

 

-Quant à l’administration publique, maints observateurs ont pu noté une mutation particulièrement sensible, au cours de la dernière décennie, du profil des équipes dirigeantes, clairement concrétisée par le remplacement progressif de la vieille garde conservatrice au profit des « Ingénieurs du Roi », sortis de l’Ecole Polytechnique, des Ponts et Chaussées ou de Centrale., les fameux « Belfikh Boys » (300 postes de la haute administration royale avaient changé de titulaires au cours des six premières années du règne de Mohammed VI)

 

-Le développement économique :

 

Le chef de la Mission économique française à Rabat soulignait dès 2008 que « la situation économique du Maroc était, au delà des aléas conjoncturels, celle d’un pays qui a réussi sa stabilisation ». Le Maroc contemporain représente en effet une économie en phase d’ouverture dans de nombreux domaines, tant au plan des investissements directs étrangers (dans le cadre d’une politique de privatisations couronnée de succès) qu’à celui des accords commerciaux bilatéraux. Et un nombre peu négligeable de volets de réformes ont été amorcés, voire poursuivis : réforme du Code du Travail, assurance médicale obligatoire, mise en p lace de politiques sectorielles.

Confronté aujourd’hui à toute une gamme de défis majeurs, le Maroc a manifestement l’intention d’y faire face avec pugnacité » et non sans atouts. La dynamique sociale, parallèlement à la « transition démographique » par exemple, est très sensible, avec la réforme du Code de la Famille, l’essor des programmes-cibles lancés par « l’Initiative Nationale pour le Développement Humain », la promotion des campagnes d’alphabétisation, celles de l’éducation, l’aménagement du territoire, la libéralisation économique et sociale…

Le chantier reste colossal. « Les élites rêvent de transformer Casa ou Marrakech en une nouvelle Californie, et trouvent que les réformes ne vont pas assez vite. Les autres, la grande majorité de  la population, attendent encore de bénéficier des retombées des investissements..Leurs espoirs sont énormes et pourtant modestes : un logement décent, un emploi, la scolarisation de leurs enfants… »

 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 19:29

 

Une révolution industrielle énergivore : la finitude des ressources

Les réserves d’énergies fossiles rapportées en années actuelles de consommation sont  environ de 40 ans pour le pétrole, 60 ans pour le gaz et 230 ans pour le charbon. Il nous aura fallu moins de deux siècles pour épuiser les réserves de la planète. Les pays du G8 consomment 50 % de l’énergie mondiale et ceux du G8 + 5 (Chine, Inde, Mexique, Brésil et Afrique du Sud) près de 70 %. Et selon les prévisions du scénario « business as usual » de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) la demande en énergie va continuer à augmenter inexorablement en dépit des crises à répétition, de l’ordre de 40 % de plus d’ici à 2030.

Fort de ces faits, le monde se dirige, d’une part, vers un manque d’énergies liquides à partir de 2015/2020 et, d’autre part, vers un manque d’énergie globale vers 2040.

Une mutation énergétique pour la France : diversifier notre bouquet énergétique de base

Il est plus que jamais indispensable de développer un parc flexible et réactif, réparti de façon équilibré sur le territoire et doté de performances techniques et environnementales optimisées assurant la sécurité de l’alimentation électrique du territoire français et faire de la France un pays modèle de développement durable exportable.

 La question du nucléaire face aux perspectives d’avenir des énergies fossiles ne se pose plus en termes d’opportunité mais de solution de production d’électricité de masse. Le retour d’expérience des accidents russe et japonais nous conduit à imaginer des scénarios aujourd’hui non réalistes de catastrophes que nous devons néanmoins intégrer dans nos améliorations techniques relatives à la sûreté de nos installations actuelles et futures. Il convient de faire du nucléaire français un pôle d’excellence en matière de sûreté et de productivité grâce à la constitution d’un grand groupe français réunissant les principales compétences afin de devenir le premier pays exportateur de nucléaire de haute technologie et de préparer le renouvellement de notre parc.

Si la France n’est plus productrice de charbon, il n’en demeure pas moins que ce combustible fossile est celui qui présente le meilleur avenir en termes de ressources. C’est pourquoi, alors que les Etats-Unis et la Chine se sont lancés dans la construction de centrales charbon supercritiques « ready CO2 », la France doit lancer un grand projet de construction de ce type de centrale sur les sites bord de mer du Havre ou de Cordemais, en parallèle d’ un grand projet de capture, transport et stockage du CO2 afin de préparer l’avenir du mix-énergétique de production électrique de base et semi-base pour les années 2020. Si aujourd’hui, la compétitivité de ces centrales n’est pas démontrées à cause du surcoût supporté par la capture du CO2, dans une logique d’investissement de long terme (durée de vie de ces centrales de 60 ans) il convient de s’inscrire dans une logique de déconnexion entre l’économie réelle de notre pays et le court-termisme des systèmes financiers qui viennent de démontrer leur efficacité et n’auraient pas résistés à la crise sans une coopération internationale dès 2008. La France ne doit pas prendre un retard préjudiciable à la construction de son avenir énergétique. C’est en anticipant la construction de ce type de centrales que la France pourra restée dans le peloton de tête des industriels de l’électricité pour les 30 ans à venir.

Le développement des énergies renouvelables

La France s’est engagée dans un vaste projet de construction d’éoliennes sur 10 ans avec l’installation de 5000 mâts soit l’équivalent de 19 000 MW. L’efficacité énergétique ne dépasse pas les 30 %, il faut donc en espérer une puissance installée moyenne de 6000 MW soit à peu près 3 EPR.

La recherche et le développement doivent être dynamisés. Pourquoi ne pas militer pour la création d’un grand projet de recherche et développement associant l’Etat, les entreprises, le monde universitaires, les grandes écoles, les collectivités territoriales afin de développer et rendre opérationnelles les nouvelles technologies ( énergie solaire, couplage solaire hydrogène, éolienne de faible puissance, géothermie, héliomarin, biomasse, stockage de l’énergie…)au sein d’un nouveau pôle universitaire reconnu.

Zoom sur le couplage solaire/hydrogène : centrale solaire hybride

Dans ce nouveau process industriel, l’énergie photovoltaïque est utilisée par des hydrolyseurs. La production d’hydrogène est en partie stockée et utilisée comme énergie pour alimenter des moteurs et des turbines. L’énergie électrique produite par les alternateurs peut alors être mise à disposition du réseau EDF (hors cadre de l’obligation d’achat du photovoltaïque).

L’énergie produite est destinée à être délivrée à la demande du réseau public en production continue ou alternative sur sollicitation. La production d’énergie devient donc totalement émancipée de la radiation instantanée du soleil. Ces équipements sont conçus pour pouvoir fonctionner entre 4000 et 6000 heures par an dans des puissances et des tensions les mieux adaptées aux réseaux locaux.

 

A ce jour, quelques sociétés françaises maîtrisent le process industriel ainsi que les assises foncières de plus d’un certain nombre de sites en France métropolitaine dont la surface globale , de l’ordre de 120 hectares, permettrait une production d’environ 70 MW de photovoltaïque. Un développement de ces unités serait susceptible d’être programmé en relation avec RTE-EDF et les Entreprises Locales de Distribution d’Electricité en France (ELD) dans les zones où les besoins d’appoint en énergie électrique sont cruciaux pour la sécurité de la fourniture. Ces équipements peuvent évidemment être étudiés pour des puissances plus importantes. Le développement de ces procédés industriels basés sur la récupération de l’énergie photovoltaïque et le stockage en énergie sous  forme d’hydrogène doit faire l’objet d’un programme de recherche et développement de production d’énergie bas carbone. Chaque site de production pourrait être ouvert aux chercheurs, centres d’études et d’expérimentation. Enfin, un programme de développement pourrait être étudié pour la Corse et les DOM/TOM et également dans le cadre du Plan Solaire Méditerranéen.

Le solaire méditerranéen : un projet européen

Le projet de Plan solaire méditerranéen a pour vocation de développer un programme  d’énergie solaire (20 GWe  soit l’équivalent de 12 EPR) de masse en Afrique du Nord et au Moyen-Orient afin d’alimenter d’une part les besoins locaux et d’autre part l’Europe au travers d’un réseau de transport d’électricité en courant continu à travers la méditerranée. Porté par l’Union pour la Méditerranée de projet constitue une coopération très concrète entre l’Europe et la rive sud de la Méditerranée. Il constituera le plus grand projet de production d’énergie solaire favorisant l’apprentissage, la recherche et le développement sur un territoire qui offre les meilleures conditions d’ensoleillement, de coûts et de réduction des nuisances.

La France peut inventer un nouveau mode de partenariat entre les pays en voie, espérons le, de démocratisation en Afrique du Nord, axé sur le développement de l’accès à l’énergie, clé du développement économique et de la réduction de la pauvreté, et des énergies renouvelables et la lutte contre le réchauffement climatique.

Des cités durables

Les villes sont naturellement les territoires les plus émetteurs de CO2 et les plus consommateurs d’énergie, c’est pourquoi nous proposons la création d’’un « écolabel » et d’un classement développement durable pour les villes de plus de 50 000 habitants. Les critères de définition de l’écolabel intégreront les transports en commun, la gestion des déchets, la politique d’urbanisme ( logements BBC), la recherche d’efficacité énergétique des bâtiments publiques, l’implication des TIC dans la gestion de l’énergie et du développement durable, la tranquillité des citoyens, la solidarité et l’engagement vis-à-vis des plus âgés, les démarches de progrès engagées, le développement de l’internet au service des plus démunis dans une logique de réduction de la fracture internet, la distribution de l’eau et de l’électricité, la planification du territoire (PLU, PDU et surtout PADD)  etc…

Dans cet esprit, pourquoi ne pas envisager aussi le lancement d’un concours international  d’architecture pour la réalisation d’une ville nouvelle universitaire favorisant l’ensemble des critères de l’éco-label.( une ville nouvelle durable à énergie positive et créatrice de lien social -un Sophia –Antipolis du développement durable et de l’adaptation solidaire)

 La formation : vecteur d’avenir pour le développement durable

Et comme nous sommes, aussi, universitaires, donc particulièrement sensibles aux vertus de l’éducation, nous proposons enfin qu’un cours de sensibilisation au développement durable soit introduit dans l’ensemble des programmes à partir du secondaire.

Angelo 

 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 19:25

 

 

Il y a maintenant un quart de siècle, les responsables de cinq des universités européennes les plus prestigieuses, le Recteur de Bologne, (notre Alma Mater) le Recteur de Barcelone, le Chancelier d’Utrecht, le Président de Louvain et le signataire de ces lignes, es qualité de Président de Paris Panthéon Sorbonne, rédigeaient, à Bologne, la « Magna Charta » des Universités.

Cette initiative avait certes suscité quelques commentaires septiques de la part d’un certain nombre de collègues ; mais cette « Grande Charte » qui devait être ratifiée à l’Automne 1987 par plus de 550 établissements universitaires du monde entier devait contribuer, entre autres conséquences positives, à la mise en place, avec le succès que l’on sait, des programmes Erasmus puis Erasmus Mundi.

Vingt cinq ans après, il peut paraître utile, voire instructif, tant pour l’avenir du monde éducatif que pour la promotion d’une réelle intégration européenne, de rappeler certains des grands principes affirmés dans ladite Charte, mais aussi de réfléchir, au risque, à nouveau, de passer pour de doux rêveurs, à l’élargissement du programme Erasmus aux établissements d’enseignement secondaire en général, aux lycées européens en particulier.

Quant aux grands principes, la Magna Charta rappelait (ce qui peut paraître une banalité. mais est encore souvent bafoué par les faits, « que le monde universitaire a pour mission fondamentale d’assurer aux nouvelles générations une formation et une éducation susceptibles d’assurer et d’optimiser harmonieusement leur développement culturel , scientifique et technique », en permettant en outre aux dites générations de « prendre toute la mesure des grands équilibres de la vie ».

Dans ce cadre général, les établissements d’enseignement supérieur, tout en refusant sans concession toute forme d’intolérance, doivent s’affirmer comme le lieu privilégié de rencontres entre des enseignants-chercheurs ayant la capacité de transmettre le savoir et des étudiants venus de tous horizons ayant la vocation et la capacité d e s’en enrichir.

« Creuset de la tradition humaniste et laïque et des valeurs démocratiques l’université ignore impérativement les frontières en soulignant la nécessité et la fécondité de l’interaction des cultures » ; en encourageant tout particulièrement la mobilité de l’ensemble de ses acteurs, une mobilité intimement liée à la reconnaissance officielle d’équivalences en matière de statuts, de titres, et d’examens (ce qui n’est pas incompatible, par ailleurs, avec le maintien des diplômes nationaux).

« Ignorer les frontières ; fécondité de l’interaction des cultures ; mobilité des acteurs ».

Le bilan que l’on peut faire aujourd’hui des programmes Erasmus ne souffre d’aucune ambiguïté : ont ainsi participé à cette aventure (qui a permis à ses bénéficiaires d’obtenir la reconnaissance formelle des études effectuées à l’étranger tout en les intégrant à leur cursus d’origine et, entre autres avantages peu négligeables, l’exonération des droits d‘inscription et la pérennisation des bourses) quelques 3 300 étudiants  dès 1988, 28 000 en 1990, 110 000 en 2000, plus de 200 000 en 2010 (1,6 million, au total , sur ce dernier quart de siècle) ; sans oublier les enseignants-chercheurs :10 000 en 1995, 15 000 en 2000 et 30 000 en 2010…

Alors, eu égard aux profondes mutations sociétales qui ont caractérisé l’Europe depuis la signature de la Magna Charta, en particulier au plan de la mobilité des jeunes générations, (de l’impact des nouveaux medias à l’essor de la circulation intra européennes, magistralement concrétisée, par exemple, par le système « Europe-Interail » pourquoi ne pas songer désormais, au moins à titre expérimental, à transposer, nonens volens, l’aventure universitaire à l’échelle des lycées des pays de l’Union ? Nous songeons tout particulièrement à certaines classes préparatoires, voire aux terminales, expérience qui aurait aussi le mérite de réfléchir, par comparaison, à la nécessité de dépoussiérer notre bon vieux baccalauréat ?

Et puis, un semestre effectué dans un établissement secondaire d’un pays européen voisin, outre son intérêt linguistique, culturel et sociétal, pourrait inciter les futurs étudiants à découvrir une palette d‘opportunités géographique plus diversifiée, susceptible de les convaincre que le slogan, conforté par les faits depuis de nombreuses décennies, qu’en matière de recherche, « en dehors des Etats Unis, point de salut » pourrait être singulièrement nuancé. Non que nous soyons animés d’un quelconque sentiment anti américain. Tant s’en faut ! Ce dernier serait de fait particulièrement malvenu de la part d’un ancien boursier Fullbright qui fit de surcroit sa thèse Outre Atlantique !! Mais un rééquilibrage des points d‘accueil au profit au profit de l’Europe elle même, généré à l’amont par des programmes « Erasmus-Lycées » ne pourrait, nous semble t il, qu’être très profitable à l’Europe de l’éducation, certes, mais aussi, en particulier à la promotion de l’intégration européenne elle même.

 

 

Jacques SOPPELSA

Président honoraire de l’Université de Paris I

Professeur en Sorbonne et aux Hautes Etudes Internationales.

 

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:55

 

Au delà des polémiques récentes engendrées notamment par certaines dissonances (pour ne pas dire plus!) exprimées ici et là, au plus haut niveau, nous souhaitons l'exprimer haut et fort :

« Oui, la France dispose d'outils originaux et potentiellement performants, susceptibles, s'ils sont popularisés et bien utilisés, de contribuer à l'essor des investissements étrangers dans notre pays !

 

Le 9 Janvier dernier, le Conseil des Ministres adoptait une résolution relative  à l'attractivité, « une ambition partagée pour renforcer l'emploi et l'investissement en France ».Un Conseil Stratégique de l'Attractivité devrait remettre un rapport à la fin du semestre.Et un nouveau « Passeport Talent » est initié..

En fait, dès 2009 ,le gouvernement de l'époque validait, via un décret du 11 Septembre, la « carte de résident pour contribution économique exceptionnelle ».On en connaît le principe:

« Accorder une carte de résident de 10 ans à tout investisseur non européen s'engageant à créer ou à sauvegarder au moins 50 emplois sur le territoire français, ou à effectuer sur ledit territoire un investissement en immobilisations corporelles ou incorporelles d'au moins 10 millions d'euros ».

 

La cible : les entrepreneurs non européens. Ces entrepreneurs existent ! Ils disposent de moyens de financement conséquents,, et souhaitent investir, à titre personnel, en France, dans des actifs productifs, pérennes et non spéculatifs. En contre partie de leur investissement dans notre économie, certains souhaitent effectivement bénéficier de la carte de résident économique, véritable « Passeport pour les affaires », pour se rendre librement en France et dans l’espace Schengen, ouvrir des comptes bancaires, créer des sociétés en France, s'intéresser à des biens productifs créateurs d’emplois. S'ils n’ont pas obligatoirement vocation à résider en permanence en France, ils paieront naturellement des impôts sur les bénéfices qu’ils réaliseront.

A titre de témoignage, l'un des signataires de ces lignes a pu , dans ce contexte, via son réseau international, identifier plusieurs dizaines de candidats investisseurs intéressés, d’origine géographique très variée.

Force est de constater, (et leur nombre progresse) que certains ont malheureusement décidé récemment de donner une suite favorable ...à des programmes concurrents, au Canada et en Grande Bretagne tout particulièrement, faute de lisibilité de notre programme.

 

 

Un premier constat : pour attirer l’épargne internationale afin de financer ses investissements productifs, la France a besoin d’améliorer ses dispositifs existants méconnus ou totalement sous exploités par manque de visibilité ou d’implication de l’Administration dans la promotion du dispositif.

En effet de nombreux programmes existent dans le monde pour attirer les talents et les investissements d’entrepreneurs. Par exemple, le Wall Street Journal annonçait en Mars dernier que 150 000 Chinois avaient bénéficié de ce type de programme et avaient investi dans les pays qui en faisaient la promotion (pour l’essentiel, les US, Canada et Royaume-Uni). Des organismes spécialisés dans le conseil en résidence économique indiquent que 30 % des entrepreneurs ayant bénéficié d’un programme de carte de résident économique dans un pays, continuent d’investir dans ce même pays.

Depuis le décret du 11 septembre 2009 et la création du principe de carte de résident économique pour contribution exceptionnelle, la première difficulté pour un candidat non européen est de trouver une banque française acceptant de s'investir dans la procédure « Lutte Anti Blanchiment » pour justifier de l’origine de ses fonds préalablement à la réalisation de son investissement dans notre économie.

Dans le prolongement des rapports Gallois et Berger-Lefebvre, la mise en avant d’un dispositif d’incitation pour orienter au mieux l’épargne des pays émergents pour l’investissement dans le non-côté français, et une impulsion politique forte pour le promouvoir à l’international, peuvent débloquer le secteur du capital investissement dont la situation actuelle met en péril la capacité de la France à impulser les projets d’entreprises audacieux, sources de croissance et d’emplois.

 

Un second constat : Les banques françaises refusent presque systématiquement ce type de demandes si le candidat ne s’engage pas à transférer des capitaux significatifs sous gestion en plus de l’investissement qu’il souhaite réaliser dans notre économie. En effet, pourquoi une banque irait engager sa responsabilité pour servir de «boîte au lettres» pour investir dans des biens productifs qui ne lui rapporteront rien. Or si l’attractivité de la France pour les entrepreneurs non-européens est indiscutable, leur accueil est très loin de la réputation historique de notre pays et fait les beaux jours des économies anglo-saxonnes depuis des décennies.

 

Un troisième constat : beaucoup de moyens existent pour accueillir des entreprises et les accompagner dans leurs investissements en France, mais les entrepreneurs eux-mêmes ont été oubliés.

 

Dans ce contexte, il nous semble donc pertinent de mettre en oeuvre une présentation claire du dispositif à destination du public concerné, de centraliser les candidatures à travers un guichet unique pour le traitement des dossiers et de l’origine des fonds des candidats ,et d'adapter l'accueil qui leur sont réservés en rapport avec le montant des investissements productifs demandés.

 

 

En conclusion, au plan théorique, le programme français de carte de résident économique est attractif. Nous avons eu l'occasion de le vérifier nous mêmes, publiquement, lors du Forum de Dubaï du 20 Novembre dernier, devant plusieurs centaines de participants et, depuis lors, celle d'en assurer la promotion dans divers pays cibles identifiés (CEI, Moyen-Orient, Brésil, etc.).

Mais, en pratique, notre programme hexagonal est en l’état inefficace en tant que véritable outil de financement de notre économie nationale.

Avec un programme adapté, le potentiel de candidats investisseurs non-européens pourrait être raisonnablement évalué à 3 000 par an (au même niveau que notre principal concurrent potentiel, le Canada). Les investissements correspondants qui seraient réalisés par ces non-européens pourraient être compris entre 5 et 10 milliards d’euros par an sans aucune contre partie autre que la délivrance d'un « Passeport pour les affaires ».

Le Gouvernement vient d'afficher sa volonté d 'actualiser ces programmes .

Il serait, en effet, plus que dommageable, à tous égards, de manquer semblable opportunité.

 

 

Jacques Soppelsa

Président honoraire de l'Université de Paris I, Professeur en Sorbonne

 

Franck Ladrière, PDG « Axone Invest ».

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 13:25

 

Sous la Direction de Mme Patricia MAMET

 

La notion de développement et son corollaire le sous-développement ont beaucoup évolué depuis un demi-siècle et sous-tendent les enjeux de la gouvernance mondiale. Avec la Conférence de Stockholm en 1972 fut mis en place une logique de partenariat et de coopération entre les pays émergents, les pays en développement d’une part et les pays industrialisés de l’autre. C’est également l’émergence du droit au développement, c’est-à-dire l’idée qu’il faut une volonté politique pour organiser le monde (autrement dit une gouvernance mondiale) afin que celui-ci soit plus équitable. Fut alors définit le développement humain. D’après le PNUD :

« Le principal objectif du développement humain est d'élargir la gamme des choix offerts à la population, qui permettent de rendre le développement plus démocratique et plus participatif. Ces choix doivent comprendre des possibilités d'accéder aux revenus et à l'emploi, à l'éducation et aux soins de santé et à un environnement propre ne présentant pas de danger. L'individu doit également avoir la possibilité de participer pleinement aux décisions de la communauté et de jouir des libertés humaines, économiques et politiques.»

 

 

Réflexions étymologiques

 

On aurait demandé à Confucius ce qu’il aurait fait s’il avait été un Dieu. Après réflexion, celui-ci aurait répondu ‘je fixerai d’abord le sens des mots’1. C’est, en effet, une tâche ardue de définir ou de tenter de définir les mots, mais néanmoins une démarche primordiale. Aussi faut-il s’arrêter quelques instants sur les termes mêmes de travail décent.

 

  • Qu’est-ce que le travail ?

L’étymologie latine du vocable travail, à savoir tripalium, désignait un instrument de torture qui immobilisait la malheureuse victime. On retrouve encore de nos jours cette idée, soit d’immobilisation, soit de souffrance, dans certaines utilisations du mot travail. Ainsi un maréchal-ferrant utilise un objet appelé ‘travail’ pour immobiliser un cheval trop agité. Mais on peut aussi penser à l’obstétrique : une femme en plein travail est une femme en prise avec les douleurs de l’accouchement. Le travail serait intrinsèquement une torture, quelque chose de douloureux et qui serait contraire à la liberté.

En fait, avec une approche un peu plus philosophique, on se rend compte qu’il y a une double dimension du travail :

  • Une dimension objective : comment, par le travail, on transforme le monde extérieur, ou autrement dit ce que l’on produit par le travail

  • Une dimension subjective : comment le travail transforme le travailleur lui-même.

En effet, par le travail, l’homme ne modifie pas seulement le monde extérieur (dimension objective), mais il transforme sa propre nature (dimension subjective). « Le travail cultive, socialise et élève l’homme »2C’est dans ce sens, par cette dimension subjective que l’on peut considérer que, contrairement à l’étymologie du terme, le travail est une manifestation de la liberté de l’homme. Mais pour y arriver, pour parvenir à cette libération, il faut passer des heures sur son labeur avec le corolaire de fatigue et de sacrifice de ce temps pris sur les loisirs ou sur la vie familiale. On retrouve là l’aspect contraignant du travail. Autrement dit, les moyens pour aboutir à cette libération sont l’asservissement, la contrainte. Donc, les médiations par lesquelles se réalise l’essence du travail (à savoir la liberté de l’homme) sont en contradiction avec elle. On peut se demander dans quelle mesure le but du travail décent n’est-il pas d’assurer le respect de l’essence même du travail tout en rendant les médiations plus conformes à cette essence.

 

 

Le travail a également une dimension sociale, que ce soit au niveau de la société en permettant des échanges, mais aussi au sein des structures familiales par l’obtention d’un revenu pour subvenir non seulement aux besoins primaires quotidiens, mais aussi par exemple pour financer les études des enfants et donc assurer l’avenir de la famille mais aussi de la société.

Enfin, il y a une dimension en quelque sorte transcendantale du travail. Le travail permet de dépasser son individualité, de laisser une trace de son passage dans la communauté humaine, de créer quelque chose ensemble.

D’un pur point de vue économique, le travail est un coût. Il s’ajoute au capital pour constituer le coût de production. C’est le coût de production qui permettra de fixer le prix de vente et, par conséquent, les éventuels bénéfices, but de toute production dans un système économique capitaliste. Avec la conséquence suivante : pour accroître les bénéfices on peut soit augmenter le prix de vente, mais avec le risque fort probable de voir les ventes baisser et donc les profits également, ou bien on cherche à diminuer les coûts de production. Or, les coûts fixes ne sont pas réductibles, la seule variable restante est donc celle du coût du travail : soit en diminuant les salaires, soit en diminuant le nombre de travailleurs et donc en augmentant la productivité. Les deux options ont des conséquences sur le bien être des travailleurs. Dans cette perspective économique, le travail est ici le travail salarié. Ce qui est finalement très restrictif et ne prend pas en compte toutes les autres formes de travail (travail dans le secteur informel, travail des femmes et enfants au sein de la structure familiale…). Ces autres formes de travail sont moins présentes dans les sociétés occidentales mais constituent une réalité dans le reste du monde.

 

Dominique Peccoud, Conseiller spécial du Directeur général du BIT pour les affaires socio-religieuses, a explicité le choix du terme travail pour le concept de travail décent : « L'OIT n'a

pas choisi de parler d'emploi, mais de travail décent. Lorsque les nations unies ou d'autres experts des relations internationales parlent de travail décent, on entend fréquemment parler de jobs, de travail, ainsi qu'une expression qui revient : ‘ We want to head full and productive employment and decent work, c'est à dire « nous voulons un emploi complet et productif et un travail décent ». Dans cette expression : employment est une catégorie statistique. Cela veut dire absence de chômage. Full employment veut dire : tout le monde a la capacité d'exercer un travail. Ce n'est donc pas du tout au sens d'emploi dans une relation contractuelle entre un employeur et un employé. C'est une notion statistique. En revanche quand on parle du type de travail, on parle bien de travail et non pas d'emploi. Notre Directeur général3, venant d'un pays d'Amérique du sud, en l'occurrence le Chili, a toujours été préoccupé par le fait que si l'OIT veut être pertinente, elle ne doit pas seulement se préoccuper de l'emploi au sens contractuel entre des employeurs et des employés, mais de toutes les formes de travail possibles. Il ne faut pas attendre que l'économie soit formalisée dans des relations employeurs/employés pour que l'on puisse parler de décence au travail et de définition normative de cette décence au travail. C'est pourquoi nous avons traduit travail et non pas emploi. Pourquoi ne prend-on pas non plus le terme job au sens américain ? Parce que si vous regardez l'étymologie de ce terme qui vient de l'anglais ‘goby’ venant lui-même du français « gober ». Un job c'est pouvoir gober un travail qui vous permet de survivre un jour »4.

En choisissant le terme de travail au détriment d’autres termes (emploi, job, etc…) il y a la volonté d’élaborer un concept qui tend à l’universel et qui ne soit pas qu’une notion quantifiable mais aussi – et peut être même surtout- une notion qualitative.

  • Décent ?

On confond bien souvent les termes décence et dignité, qui sont bien proches. On peut donc se demander pourquoi l’on parle de travail décent et non pas de travail digne. En effet, dans l’idée du travail décent, il y a celle du respect de la dignité du travailleur.

On constate que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la dignité est devenue un ‘phénomène juridique’5. Elle devient l’élément premier du nouveau droit international qui se crée. Après la Seconde Guerre Mondiale, on a constaté que les Droits de l’Homme ont été bafoués et qu’ils ne suffisent pas ou plutôt ne suffisent plus. Le terme ‘dignité’ apparait alors dans les principaux textes de droit international :

  • Dans le Préambule de la Charte de l’ONU (26 juin 1945) est réaffirmé la foi « dans les droits fondamentaux de l’Homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes, ainsi que les nations, grandes et petites ».

  • Dans le Préambule de l’Acte Constitutif de l’UNESCO (16 novembre 1945)  « la grande et terrible guerre qui vient de finir a été rendue possible par le reniement de l’idéal démocratique de dignité, d’égalité et de respect de la personne humaine »

  • Dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (10 décembre 1948) que ce soit dans son Préambule : « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux constitue le fondement de la liberté, de la justice, de la paix dans le monde » ou bien dans l’article premier : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit et en dignité »

  • Dans les Pactes Internationaux Relatifs aux Droits Civils et Politiques et aux Droits Economiques, Sociaux et Culturels (16décembre 1966), ces droits sont légitimes et reconnus car ils « découlent de la dignité inhérente à la nature humaine »

  • Dans la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (27 juin 1981) article 5 : « le droit au respect de la dignité inhérente à la personne humaine par les individus » et article 19 qui proclame : »l’égale dignité et les même droits pour les peuples »

 

Remarquons cependant que certains textes majeurs du droit international ont ‘oublié’ ce terme de dignité ; C’est le cas curieusement de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales (4 novembre 1950).

Mais si ces textes se réfèrent à la dignité, ils ne la définissent pas. La définition juridique qu’apporte G. Cornu n’est pas beaucoup plus éclairante : «  a) fonction ou titre hautement honorifique6(…)b) l’honneur d’une personne (…)c) Plus généralement, la valeur imminente qui s’attache à une institution (…) ou à toute autre personne »7. Ici on peut croire que dignité est équivalent au respect. Pourtant le respect est la conséquence de la dignité.

On peut chercher chez les philosophes un certain nombre d’éléments de définition. Ainsi Pic de la Mirandole écrivit dans De la dignité humaine : « la dignité de l’homme réside dans sa liberté ». Or nous avons vu précédemment en quoi le travail dans son essence, à défaut de ses médiations, libère l’homme. Le travail parait être un des éléments essentiels de la dignité de l’homme. Kant, dans Fondement de la métaphysique des mœurs annonce : « dans le règne des fins, tout a ou un prix ou une dignité » La dignité est donc ce qui n’a pas de prix, car pas d’équivalent. Or nous savons que le travail a aussi une dimension marchande, économique. Ce sont sans doute les droits des travailleurs qui sont dignes, au-delà de la sphère marchande.

la dignité est un concept mis en avant dans de nombreux textes, sa définition demeure floue, voire problématique.

Qu’en est-il de la décence ?

Remarquons que tout comme on parle de travail décent et non pas de travail digne, on parle aussi de droit au logement décent. Pas au logement digne. Il y a donc une nuance. Qu’elle est-elle ?

Avishai Margalit8a élaboré le concept de ‘société décente’ que l’on pourrait définir comme une société où les institutions n’humilient pas les personnes placées sous leurs autorités et où les citoyens n’en humilient pas d’autres. Autrement dit, la décence s’opposerait à l’humiliation dans le rapport à l’autre. Un travail décent est donc un travail qui n’humilie pas.

On ne peut parler de décence sans évoquer la notion orwellienne de « common decency ». Pour Orwell, il s’agissait d’une sorte de faculté instinctive de percevoir le bien et le mal. Il envisageait une société décente comme une société où chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement, décemment, d’une activité, d’un travail qui ait un sens humain. Cette idée de common decencyrepose sur la perception des individus, sur leur vécu, leur ressenti.

Ainsi parler d’un travail décent plutôt que d’un travail digne, cela n’altère en rien l’idée même de dignité humaine qui sous-tend ce concept, mais cela prend en compte les particularismes

 

 

culturels des différentes sociétés, le vécu de chaque individu dans son quotidien. C’est ce qu’a expliqué Dominique Peccoud : « nous avons préféré le terme de décence à celui de dignité. Non pas parce que nous nions la dignité mais parce que nous voulons essayer de proposer des conventions internationales qui ne s'imposent pas comme telles à tout le monde de la même façon. Le propre de la décence c'est la manière dont la dignité humaine est reconnue dans une société à un moment donné. Le premier acte de décence que l'on a dans notre vie c'est de nous saluer. Si vous comparez l'art de se saluer au Brésil et dans le Royaume Uni, vous voyez bien que l'on est à deux pôles dialectiques. Au Brésil on veut exprimer son désir de fusion avec l'autre et ce sera « l'abraço » brésilien, dans le Royaume Uni on vous dira un « quiet distant hello » qui vous dira « Monsieur je vous respecte mais je souhaite rester à distance de vous autant que je souhaite que vous restiez à distance de moi ». Et donc vous voyez bien que l'on est là dans deux formes de sociétés bien différentes. Mais néanmoins le but de la salutation est toutefois de pouvoir exprimer le rapport que l'on a à la reconnaissance de la dignité intrinsèque de l'autre en tant que personne humaine »9.

Ainsi l’on peut voir que le choix des termes n’est jamais neutre et inscrit le concept qui s’en dégage dans un courant de pensée qui lui est propre.

 

 

 

  1. Les quatre piliers du travail décent

 

Le travail décent fut défini par l’OIT en 1999 et plus précisément par son directeur général Juan Somavia dans le Rapport de la 87eme Conférence internationale du travail : « L'objectif premier de l'OIT aujourd'hui est de promouvoir les possibilités pour les femmes et les hommes d'obtenir un travail décent et productif dans des conditions de liberté, d'équité, de sécurité et de dignité humaine. ». Quatre composants ou piliers du travail décents furent reconnus

  • L’emploi

L’objectif n’est pas seulement le plein emploi. Bien sûr il est souhaitable puisqu’une personne au chômage n’a pas de travail décent. Mais cela serait une vision réductrice, car uniquement quantitative, de ne s’intéresser qu’au taux de chômage. Il y a également une dimension qualitative à ne pas négliger : « Le but n'est pas seulement de créer des emplois, mais la création d'emplois de qualité acceptable. La quantité de travail ne peut pas être dissociée de sa qualité. Toutes les sociétés ont une notion du travail décent, mais la qualité de l'emploi peut signifier beaucoup de choses. Elle peut renvoyer à différentes formes de travail, et aussi différentes conditions de travail, ainsi que des idées de valeur et de satisfaction. »10 ; Pour qu’un emploi soit jugé de qualité, il faut qu’il réponde à 4 critères : la sécurité, le respect, la dignité, la participation. Mais il reste un autre critère, peut-être le plus important, le premier pour bon nombre de travailleurs : la rémunération. Elle doit permettre au travailleur de satisfaire ses besoins primaires et ceux de sa famille mais aussi lui permettre d’assurer l’éducation de ses enfants et d’accéder à la société des loisirs. Or, d’après le BIT en 2003, 1,3 milliard de personnes ont moins d’1 dollar par jour et c’est près de 3 milliards d’individus dans le monde qui vivent sous le seuil de pauvreté fixé à 2 dollars par jour. Parmi eux, il y a des personnes au chômage (total ou partiel), mais aussi des travailleurs pauvres (550 millions de personnes). Il faudrait donc trouver un équilibre entre le nombre d’emplois, c’est-à-dire la quantité de travail, et la qualité du travail (que l’on réduit à la rémunération comme critère le moins subjecD’après Gary S. Fields, il y a une « corrélation négative entre la rémunération et l’emploi ». La courbe D ci-dessus représente un exemple de frontière du travail décent. Le but serait de déplacer cette courbe D vers la courbe D1 afin de déplacer cette frontière, donc d’ « augmenter les rémunérations à un niveau donné de l’emploi ou augmenter modérément les deux. L’un des objectifs du travail décent (la quantité de travail) ne sera pas réalisé au détriment d’un autre (la qualité du travail). »11

Les indicateurs utilisés pour ce pilier sont principalement quantitatifs : le taux d’emploi/population, le taux de chômage…

On retrouve donc dans l’optique du travail décent la question suivante : comment faire pour que le plus grand nombre ait un emploi d’une part, mais aussi un travail de qualité et rémunérateur ? Cela pose les problématiques de l’éducation/formation et celle de la non-discrimination (notamment entre homme et femme)

  • La protection sociale

Elle concerne la sécurité et la santé des travailleurs. Il y a trois types de besoins :

  • Les besoins primaires (soins primaires, nourriture, logement, eau, sanitaire, éducation primaire)

  • Les aléas liés à la maladie, à l’accident et à la mort (en 1999, 250 millions de travailleurs ont eu un accident de travail et 300 000 en sont morts)

  • Les aléas dus aux catastrophes naturelles.

 

 

La protection sociale cherche à garantir l’accès aux besoins primaires et à protéger les individus face à ces différents aléas.

La plupart des Pays En Développement consacre 25% de leur PIB à la protection sociale.

Mais seulement 20% des travailleurs dans le monde ont une protection sociale adéquate avec des disparités selon les Etats : en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud le pourcentage varie de 5 à 10%, en Amérique Latine de 10 à 80% et en Asie de l’Est de 10 à 100%.

Enfin, précisons un point important : la protection sociale bien souvent ne prend en compte que le secteur formel. Or les conditions de travail sont plus dures et plus dangereuses dans le secteur informel (où la majorité des travailleurs sont des femmes).

  • Droits fondamentaux du travail

Il s’agit des différentes normes prises en compte par les conventions de l’OIT. Ces principes ont été réaffirmés par la déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux. Selon cette déclaration, l’ensemble des Etats Membres de l’OIT (actuellement 177) «ont l’obligation de respecter, promouvoir et réaliser, de bonne foi et conformément à la Constitution [de l’OIT], les principes concernant les droits fondamentaux», c’est-à-dire:

a)la liberté d’association et la reconnaissance effective du droit de négociation collective;

b) l’élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire (convention n°29 de l’OIT)

c)l’abolition effective du travail des enfants. Cela concernait 206 millions d’individus dans le monde en 2000. Mais il y a une différentiation à faire entre la majorité de ces enfants qui travaillent dans les fermes et dans les entreprises familiales et qui ne constituent pas une priorité à court terme et une minorité (plus de 8 millions d’enfants) qui est exploitée sexuellement, ou victime de travail forcé, ou bien même embrigadée dans des milices (les enfants-soldats). C’est cette minorité qui constitue l’urgence première.

Dans les pays pauvres, c’est près d’un quart des enfants qui travaillent, mais dans les PMA en Afrique, le pourcentage est bien supérieur (entre 35 et 51%). Un indicateur indirect mais pertinent en ce domaine est le taux de non-inscription en école secondaire.

d) l’élimination de la discrimination en matière d’emploi et de profession (convention n°111 de l’OIT). Il s’agit principalement des discriminations de genre mais pas seulement. Il y a différents indicateurs pour se rendre compte de ces discriminations. Le taux de chômage de la population concernée, ainsi que le taux d’activité (ex : le taux de la population active féminine /population féminine totale) montrent la difficulté de l’accès à l’emploi. Les indicateurs portant sur les différences de rémunération et la nature des emplois (qualifiés ou non) mettent en avant la difficulté d’avoir accès à des emplois de qualité.

  • Le dialogue social

Il s’agit du droit des travailleurs à défendre leurs points de vue, leurs intérêts et de pouvoir participer aux négociations avec leurs employeurs ou les autorités. On distingue 3 formes de dialogues sociaux :

  • Entre les travailleurs et leurs employeurs, portant sur les conditions d’emploi

  • Entre le management et les employés, concernant le fonctionnement de l’entreprise

  • Entre les partenaires sociaux et l’Etat, à propos de la politique sociale et économique du pays.

Cela suppose la reconnaissance des différents partenaires sociaux dont les syndicats.

 

 

Les différences en la matière au sein des Pays en Développement sont grandes, ce qui montre une fois de plus la diversité de cette notion. Ainsi, en Afrique du Sud, 73% des travailleurs sont couverts par une convention collective, soit plus qu’au Japon ou aux Etats-Unis. Mais, en Malaisie, le pourcentage avoisine les 3%.

 

  1. Le travail décent comme bien public mondial

 

Certains analystes cherchent à faire reconnaître le travail décent non plus comme un simple concept ou une norme, mais comme un bien public mondial. Cette démarche ne manque pas d'intérêt, on cherchera donc ici à l'expliciter.

  • Qu'est-ce qu'un Bien Public Mondial?

L'acception française d'un bien public peut être résumée ainsi: un bien public est un bien produit et fourni par les pouvoirs publics. Mais cela ne correspond pas au sens du 'public good' anglo-saxon. Ce qui se rapproche davantage de cette notion de 'public good' c'est ce que Alain Beitone définit comme 'bien collectif'. Un bien collectif ou un bien public (selon la conception anglo-saxonne et que l'on retiendra ici) a deux caractéristiques principales : la non rivalité et la non exclusion.

- non rivalité: la consommation de ce bien n'en empêche pas la consommation par d'autres.

-non exclusion: ces biens sont consommés par tous, nul n'en est exclu.

Autrement dit ce sont des biens dont la consommation par une personne n'empêche ni n'exclue la consommation par d'autres individus.

 

 

 

 

Ces biens publics peuvent être matériel ou bien immatériel (ex: la justice)

Avec la notion de Bien Public Mondial, on change d'échelle. On transfert la notion de bien public du niveau national (Etat) au niveau international, celui de la gouvernance mondiale.

On distingue généralement deux approches des Biens Publics Mondiaux:

-l'une minimaliste, aussi qualifiée de néoclassique

-l'autre maximaliste, qualifiée d'approche d'économie politique internationale.

On peut synthétiser ces deux approches par le tableau suivant12 :

 

 

Au-delà du concept même de Bien Public Mondial qui varie selon l'approche retenue, c'est la conception même de la coopération internationale qui n'est pas la même.

Pour la première approche, qui se réfère au marché, ce sont les défaillances de ce dernier qui justifient l'existence des Biens Publics Mondiaux. On parle en termes d’intérêts, de coûts, d’avantages, et de dédommagements. Cette approche cherche à dresser une liste des domaines couverts par les Biens Publics Mondiaux, celle-ci variant tant selon les auteurs qu'avec le temps. C'est une approche normative. Dans cette perspective, il n’y a pas de remise en cause du système actuel de coopération interétatique. On reste donc dans un multilatéralisme interétatique, où l’on cherche à donner une dimension internationale aux politiques sectorielles nationales et où on tente d’influencer les agents (firmes multinationales, Etats) par des mesures incitatives mais pas par des sanctions.

Avec l'approche d'économie politique mondiale, ce n’est plus le marché qui fixe les règles. C’est le politique. Les Biens Publics Mondiaux sont des construits historiques, faits de décisions politiques, et renvoyant au principe de l'intérêt général. Cette approche ne considère pas qu’il y ait des failles du marché à atténuer, à corriger. Elle remet en cause le système de gouvernance mondiale telle que nous le connaissons : « Le concept de Biens Publics Mondiaux selon une approche d’économie politique a un caractère subversif, puisqu’il souligne les limites du système international actuel, avec notamment le décalage entre la mondialisation des questions centrales de l’humanité et le caractère borné par les souverainetés nationales des décisions politiques. Ce système ‘décalé’ est organisé sur le principe de la souveraineté des Etats et des organisations internationales où les Etats ont une voix, alors que la question posée est celle des choix collectifs par des citoyens. La question des Biens Publics Mondiaux renvoie donc à la souveraineté des citoyens faisant des choix collectifs, et donc à la question de la citoyenneté mondiale. »13 C’est donc une remise en cause du système onusien tel que nous le connaissons et plus généralement des relations internationales, puisque celles-ci ont toujours été fondées sur le principe de la souveraineté étatique. Une telle approche suppose des transferts de souveraineté plus grands vers des organisations internationales (ex : OIT, Union Européenne). Si cela suppose des négociations importantes pour arriver à un consensus avec l’ensemble des acteurs (dont la société civile, intégrée dans le processus décisionnel), les décisions qui en résultent ont plus de force, de légitimité et peuvent être contraignantes, pas seulement incitatives.

  • Le travail décent est-il un Bien Public Mondial ?

Si l’on s’en tient aux listes qui ont été établies, on ne retrouve pas le travail décent parmi les Biens Publics Mondiaux. Mais rappelons que ces listes ont beaucoup changé avec le temps et leurs auteurs et qu’elles correspondent à l’approche minimaliste des Biens Public Mondiaux. Cependant des Biens Publics Mondiaux comme la connaissance, la lutte contre la pauvreté sont reconnus comme tels par plusieurs économistes (ex : Inge Kaul). Or, ils renvoient soit à la finalité du travail décent (réduire la pauvreté) soit à ses composantes (les connaissances se transmettent par l’éducation, la formation)

Si l’on s’intéresse strictement à la définition d’un Bien Public Mondial tel que nous l’avons établi précédemment, alors le travail décent ferait partie des biens publics immatériels au même titre que les Droits de l'Homme. Le travail décent n'est pas excluable. Le fait que des travailleurs bénéficient des droits fondamentaux du travail dans n'importe quel pays n'en prive pas les travailleurs des autres pays. De la même façon, si un travailleur chinois bénéficie d’une réelle couverture sociale, cela ne privera pas un travailleur français d'en bénéficier aussi. Certes, c'est un bien immatériel, mais ses conséquences sont d'autant plus concrètes qu'elles impactent directement le quotidien des personnes. Selon la même logique on peut d'ailleurs concevoir les Droits de l'Homme comme un bien public mondial. Le fait qu'en Europe on 'consomme' les Droits de l'Homme -c'est à dire que l'on bénéficie de la liberté d'expression, de croyance etc... - n'en prive pas les autres habitants de la planète. Au contraire.

Quel intérêt à définir le travail décent comme Bien Public Mondial ? Cela renforcerait sa légitimité : « s’il peut sembler plus adapté de considérer le travail décent comme une norme, il nous semble que sa définition comme Bien Public Mondial est nécessaire. En effet, la perception symbolique de cette définition a une portée politique beaucoup plus forte. (…) Définir le travail décent comme un Bien Public Mondial, c’est souligner son universalité et la possibilité de rencontrer chez le travailleur de l’autre bout du monde, non seulement son concurrent mais son semblable »14

La difficulté à définir le travail décent en tant que Bien Public Mondial réside, semble-t-il, davantage dans le débat qui oppose les deux conceptions de Biens Public Mondiaux et la possible remise en cause de la gouvernance mondiale telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’émergence du travail décent sur la scène internationale

 

II) L’acteur principal de la promotion du travail décent : l’OIT

 

L’Organisation Internationale du Travail est d’autant plus impliquée dans la promotion du Travail décent qu’elle est à l’origine même du concept.

 

  • Historique de l’OIT, aux origines du travail décent

Arrêtons-nous quelque peu sur l’histoire même de cette organisation afin de mieux comprendre ce qui l’a amené à agir ainsi.

Créée en 1919, l’OIT fait partie du système international qui émerge après le traumatisme de la Première Guerre Mondiale : le Traité de Versailles,la création de la SDN (Société des Nations). Cependant, on peut remarquer que cela s’inscrit dans le courant de pensée de Robert Owen Daniel Legrand et dans le prolongement de l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs (fondée en 1901). On retrouve dans le Préambule de sa Constitution des éléments toujours d’actualité et finalement repris dans le concept de travail décent : la lutte contre le chômage, l'organisation de l'enseignement professionnel et technique et autres mesures analogues, la garantie d'un salaire assurant des conditions d'existence convenables (ce qui correspond en quelque sorte au pilier Travail), la protection des travailleurs contre les maladies générales ou professionnelles et les accidents résultants du travail (ce qui correspond au pilier Protection Sociale); la protection des enfants, des adolescents et des femmes; le principe "à travail égal, salaire égal" ( c’est-à-dire une ébauche du pilier Droit fondamentaux du travail); et enfin le principe de la liberté syndicale (qui renvoie au quatrième pilier Dialogue Social).

 

 

 

L’OIT survit à la fin du système du Traité de Versailles et intègre, après la Seconde Mondiale, le système onusien. La Déclaration de Philadelphie du 10 mai 1944 redéfinit les buts et objectifs de l'Organisation Internationale du travail, mais également ses principes (Premier article) :

«a) le travail n'est pas une marchandise; b) la liberté d'expression et d'association est une condition indispensable d'un progrès soutenu; c) la pauvreté, où qu'elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous; d) la lutte contre le besoin doit être menée avec une inlassable énergie au sein de chaque nation et par un effort international continu et concerté dans lequel les représentants des travailleurs et des employeurs, coopérant sur un pied d'égalité avec ceux des gouvernements, participent à de libres discussions et à des décisions de caractère démocratique en vue de promouvoir le bien commun »

On retrouve là aussi des principes qui, plus de 50 ans après, sont dans le concept du travail décent.

L’article III de cette Déclaration définit dix objectifs à l’OIT dont la plupart (à l’exception du 8eet 9e) correspondent là encore aux aspirations actuelles du travail décent :

1) la plénitude de l'emploi et l'élévation des niveaux de vie (pilier Travail),


2)l'emploi des travailleurs à des occupations où ils ont la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun; (pilier Travail),

3) pour atteindre ce but, la mise en œuvre, moyennant garanties adéquates pour tous les intéressés, de possibilités de formation et de moyens propres à faciliter les transferts de travailleurs, y compris les migrations de main-d’œuvre et de colons (pilier Travail)

 

4) la possibilité pour tous d'une participation équitable aux fruits du progrès en matière de salaires et de gains, de durée du travail et autres conditions de travail, et un salaire minimum vital pour tous ceux qui ont un emploi et ont besoin d'une telle protection (pilier Travail et pilier Droits Fondamentaux du Travail)°

 

5) la reconnaissance effective du droit de négociation collective et la coopération des employeurs et de la main-d’œuvre pour l'amélioration continue de l'organisation de la production, ainsi que la collaboration des travailleurs et des employeurs à l'élaboration et à l'application de la politique sociale et économique (pilier Dialogue Social),

 

6) l'extension des mesures de sécurité sociale en vue d'assurer un revenu de base à tous ceux qui ont besoin d'une telle protection, ainsi que des soins médicaux complets (pilier Protection Sociale),

 

7) une protection adéquate de la vie et de la santé des travailleurs dans toutes les occupations (pilier Protection Sociale),

 

8) la garantie de chances égales dans le domaine éducatif et professionnel. (pilier Droits Fondamentaux du Travail).

Le rôle de l’OIT est réaffirmé et reconnu par l’OMC dans la Déclaration de Singapour(1996) pour ce qui concerne les normes internationales du travail. Avec la Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux, l’organisation met en avant les grands principes de son action : la reconnaissance de la liberté d’association ; la lutte contre le travail forcé ; contre le travail des enfants et les discriminations.

 

  • Le travail décent : création et promotion

 

La création à proprement parlé du concept de ‘travail décent’ date de juin 1999 dans le Rapport du Directeur général: intitulé Un travail décent. C’est l’axe central de l’action de l’OIT :

« L'OIT cherche à promouvoir un travail décent. Il ne s'agit pas seulement de créer des emplois mais de créer des emplois d'une qualité acceptable. Il ne saurait y avoir de divorce entre le volume de l'emploi et sa qualité. Toutes les sociétés ont une notion du travail décent mais la qualité de l'emploi peut signifier beaucoup de choses. Elle peut renvoyer à différentes formes de travail, à différentes conditions de travail ainsi qu'à des idées de valeur et de satisfaction. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est concevoir des systèmes sociaux et économiques qui garantissent le minimum indispensable en matière de sécurité et d'emploi, sans que cela empêche de s'adapter à l'évolution rapide d'un marché mondial très concurrentiel ».

Le travail décent est donc au-delà des normes qui fixent un minimum. Le travail décent s’inscrit dans une dynamique du progrès social.

 

da du travail décent (2000) fixe comme objectifs à atteindre le plein emploi productif et un travail décent pour tous. D’autres rapports sont allés dans ce sens comme Une Mondialisation Juste : créer des opportunités pour tousde la Commission Mondiale sur la Dimension Sociale de la Mondialisation (rattachée à l’OIT) en 2004 et, en 2008, la Déclaration sur une justice sociale pour une mondialisation juste :

« Les quatre objectifs stratégiques (ce qui correspond aux 4 piliers du travail décent) sont inséparables, en corrélation et se soutiennent mutuellement. L’échec à en promouvoir un nuirait au progrès des autres objectifs. Pour optimiser leurs impacts, les efforts pour les promouvoir devraient faire partie d’une stratégie globale et intégrée pour le travail décent. L’égalité entre les genres et la non-discrimination doivent être considérés comme des questions transversales dans l’élaboration de cette stratégie ».

L’OIT met en place avec les Etats et les organisations internationales des programmes pour promouvoir le travail décent à différentes échelles. Ainsi, depuis le lancement de ces programmes (le plus ancien à commencer en 2006), il y en a eu 55 .Ces programmes portent majoritairement sur des périodes de 2-3 ans. Ils n’ont pas tous eu lieu en même temps. La répartition est la suivante :

  • Etats de la péninsule arabique : 5

  • Europe et Asie Centrale : 9

  • Amériques : 12

  • Afrique : 21 (les programmes ne concernent que des pays appartenant à l’Afrique subsaharienne) dont 12 PMA et un ancien PMA

 

 

A la demande de différentes organisations internationales et Etats, et surtout de l’ECOSOC, l’OIT a mis en place un certain nombre d’outils pour promouvoir le travail décent à différentes échelles, notamment celle des Etats. Cela permet un véritable échange d’expériences entre les différents acteurs. Il y a plusieurs éléments :

  • Un questionnaire structuré reflétant les quatre piliers de l'Agenda du travail décent

  • Un site Web interactif (http://cebtoolkit.ilo.org) pour la gestion des connaissances et des outils d'échange, pour l'intégration systématique de l'emploi et le travail décent. Les outils sont fournis par les organismes et les intervenants nationaux et sont fondés sur leurs expériences pratiques

  • Des éléments de sensibilisation, d’information au travail décent afin de mieux comprendre l'Agenda du travail décent et être prêt à l'appliquer efficacement.

  • Des outils d'application au niveau des pays, avec une auto-évaluation.

III) Le travail décent et l’ONU

 

Bien que l’OIT face partie du système onusien, il s’agit ici de comprendre comment le travail décent a dépassé les ‘frontières’ de l’OIT pour devenir un enjeu majeur de l’ONU et de ses différents organismes, intégrant même les Objectifs du Millénaire du Développement

 

• Le travail décent : un enjeu pour le système onusien

 

 

Si on remonte à l’origine de l’ONU, à l’un de ses textes fondateurs, à savoir la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme(1948), on constate des occurrences à l’idée du travail décent( bien que non nommé ainsi), c’est-à-dire plus de 50 ans avant sa formulation par l’OIT.

« Article 23 : Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.

Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.

Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu'à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s'il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.

Toute personne a le droit de fonder avec d'autres des syndicats et de s'affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts. »

D’autres articles évoquent les notions de protection sociale (Art.22, 25) et les problématiques liées à l’éducation et à la formation (Art.26)

Le Sommet Mondial de 2005, réunissant 191 Etats, a réaffirmé l’importance des objectifs du millénaire du développement établis en 2000. Le but, rappelé tout au long de la déclaration finale, est d’éradiquer la pauvreté, de rendre possible un développement pour tous dans un contexte d’une mondialisation plus juste, plus partagée. Le travail décent n’est pas mentionné sous cette appellation mais on y fait très clairement référence dans l’article 47 de la déclaration finale consacrée à l’emploi:

« Nous sommes résolument en faveur d’une mondialisation équitable et décidons de faire du plein emploi et de la possibilité pour chacun, y compris les femmes et les jeunes, de trouver un travail productif et acceptable, les objectifs fondamentaux de nos politiques nationales et internationales en la matière et de nos stratégies nationales de développement, y compris celles qui visent à réduire la pauvreté, dans le cadre de nos efforts pour atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement. Les mesures prises dans ce domaine devront également englober l’élimination des pires formes de travail des enfants, telles qu’elles sont définies dans la convention n°182 de l’OIT, et le travail forcé. Nous décidons également de veiller au respect absolu des principes et droits fondamentaux relatifs au travail. »

 

En juillet 2006, c’est l’ECOSOC qui reprend cette idée à travers l’organisation d’un débat sur l’idée de “créer à l’échelle nationale et internationale un niveau propice pour atteindre le plein emploi et l’emploi productif ainsi que le travail décent pour tous, résultant d’un développement durable ». Le lien est donc fait au milieu des années 2000 entre le travail décent et le développement durable. C’est tout logiquement que dans la déclaration finale issue de ce débat, les ministres et chefs de délégations ont reconnu que l’Agenda pour le Travail Décent mis en place par l’OIT est un instrument important pour atteindre l’objectif du travail productif et décent pour tous.

Les différentes agences du système onusien furent alors invitées à collaborer autour de cet objectif du travail décent. On peut s’en apercevoir à travers quelques exemples de ‘rapprochement’ entre ces agences et l’OIT:

 

-le PNUD et l’OIT se sont mis d’accord pour faire du travail décent une priorité dans leurs actions au niveau national. Ainsi, les rapports communs, réalisés dans une optique du développement humain, intègrent la problématique du travail décent à une échelle nationale

 

 

- l’UNICEF et l’OIT ont signé un accord de coopération afin de renforcer leur travail commun et de rendre plus efficace leurs actions communes qui visent à encourager les gouvernements à faire plus d’efforts pour respecter leurs engagements sur les normes du travail et en particulier les conventions 138 (âge minimum pour travailler) et 182 (le travail des enfants)

  • le FAO et l’OIT ont signé plusieurs accords afin de joindre leurs efforts pour éradiquer la faim, le travail des enfants, la pauvreté et pour promouvoir le travail décent en zones rurales-

  • -l’OMS avec l’OIT mais aussi le FMI, la Banque Mondiale et l’UNFPA (fond des populations des Nations Unies) ont créé ‘One Social Protection Floor’ qui est un programme commun visant à assurer aux populations les plus vulnérables un accès aux services basiques de la protection sociale en temps de crise.

• Le travail décent et les Objectifs du Millénaire pour le Développement

 

En 2000, à New York, 193 Etats et 23 organisations internationales ont adopté les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) avec la promesse (qui ne sera pas tenue malheureusement malgré des progrès notables) de les atteindre en 2015. Ces OMD couvrent des enjeux planétaires de premier plan : la réduction de l’extrême pauvreté et de la mortalité infantile, la lutte contre plusieurs épidémies dont le SIDA, l'accès à l’éducation, l’égalité des sexes, et l'application du développement durable.

On en dénombre 8 :

1. Réduire l'extrême pauvreté et la faim.

2. Assurer l'éducation primaire pour tous.

 3. Promouvoir l'égalité et l'autonomisation des femmes.

4. Réduire la mortalité infantile.

5. Améliorer la santé maternelle.

6. Combattre les maladies

7. Assurer un environnement humain durable.

8. Mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

Or, le travail décent peut permettre d’atteindre plusieurs de ces OMD :

 

- Le premier objectif sur la réduction de la pauvreté:

Il est bien évident que le travail décent en permettant le plein emploi et des rémunérations correctes vise à atteindre cet objectif. Le travail décent a toujours été pensé dans la perspective de la réduction de la pauvreté dans le monde.

C’est d’ailleurs assez logiquement qu’en 2008, cet objectif a été amendé afin d’intégrer complètement le travail décent. C’est l’objectif intitulé 1b : « Atteindre le plein emploi productif et le travail décent pour tous, y compris pour les femmes et les jeunes ».

 

- Le deuxième objectif, concernant l’éducation primaire pour tous:

L’Agenda pour un travail décent promeut un accès universel, obligatoire et gratuit de l’éducation primaire. De plus, il encourage les professeurs en faisant en sorte qu’ils aient de bonnes conditions de travail, une meilleure formation. On sait que le revenu du foyer est un élément décisif qui rentre en compte dans la décision des parents d’envoyer ou non leurs enfants à l’école. Si les parents ont un travail décent, alors ils ont une rémunération qui leur permet de subvenir aux besoins de l’ensemble de leur foyer sans pénaliser l’éducation de leurs enfants. De plus, en luttant contre le travail des enfants, le travail décent favorise leur scolarisation.

-Le troisième objectif sur l'égalité et l'autonomisation des femmes:

L’égalité est un des éléments fondamentaux des droits du travail : égalité dans l’accès à l’emploi, égalité dans les revenus. De plus, en insistant sur l’éducation pour tous, le travail décent favorise l’éducation des femmes, y compris leur accès à des formations pour adultes et donc leur permet de s’intégrer davantage dans la vie économique de leurs pays et d’être plus autonomes. L’action vis-à-vis des femmes et d’autant plus importante que celles-ci sont les premières victimes du travail non décent.

- Le quatrième et le cinquième objectifs sur la réduction de la mortalité infantile.et l’amélioration de la santé maternelle :

En s’intéressant et en protégeant les femmes qui travaillent, en promouvant leur éducation, le travail décent a des effets bénéfiques sur la baisse de la mortalité infantile et maternelle. De plus, en favorisant l’accès aux soins à travers la protection sociale et en légiférant sur la protection des femmes enceintes travaillant, l’Agenda pour le travail décent va dans ce sens.

 

  • Le sixième objectif qui est de combattre les maladies et en particulier certaines dont le VIH.

 

Dans les pays les plus touchés par l’épidémie de SIDA, cela pose un véritable problème économique. Ce sont des organisations administratives et des entreprises qui sont décimées. Lorsque dans un foyer, l’un des parents est malade et ne peut plus travailler ou bien lorsqu’il décède, bien souvent les enfants sont mis à contribution pour subvenir aux besoins de la famille et travaillent.

Enfin, il y a les discriminations pour l’accès à l’emploi des personnes séropositives.

Autant de raisons qui font du travail décent un élément de réponse face à ce problème. Et ce, d’autant plus qu’en promouvant l’accès de tous à une protection sociale, le travail décent permettrait un meilleur accès aux soins, que ce soit pour le VIH comme pour d’autres maladies.

-Le septième objectif concerne un environnement humain durable.

Remarquons tout d’abord qu’il ne s’agit pas que d’un environnement durable, il est aussi et avant tout humain. On est bien dans la même logique qui sous-tend le travail décent.

En mettant en place des normes plus contraignantes pour améliorer les conditions de travail et limiter les accidents au travail, on limite aussi les risques de catastrophes industrielles dont les répercussions sur l’environnement peuvent être majeures.

-Le huitième et dernier objectif sur la mise en place d’un partenariat mondial pour le développement :

Le travail décent en favorisant le dialogue social facilite les accords sur le développement à différentes échelles (local, national, international).

 

Ainsi, on voit bien que si le travail décent a été intégré officiellement dans le premier objectif, on ne peut le réduire à celui-ci. Il s’agit d’un thème transversal pour la réalisation de l’ensemble des OMD.

Néanmoins c’est aussi une reconnaissance officielle par l’ONU, et donc l’ensemble de la scène internationale, de l’importance du travail décent qui est devenu un enjeu mondial.

 

_ _ _ _ _ _ _

 

1


Cité par P.BERNARD, La notion d’ordre public en droit administratif. LGDJ, Paris, 1962.

 

2

 

M.GOURINAT, De la Philosophie, T.2 ? Hachette Supérieur, Paris, 1993.

 

3

Juan Somavía, directeur de l’OIT depuis 1998 est bien de nationalité chilienne.

 

4

D. PECCOUD, Travail décent : point de vue philosophique, www.metiseurope.eu, 15 Septembre 2008

 

5

 

 

6

On retrouve ici le sens romain de dignitas qui était une fonction imminente qu’exerçaient ceux ayant l’ensemble des vertus du citoyen pour le bien de la Polis.

 

7

G.CORNU, Vocabulaire juridique, PUF, 2007

 

8

A .MARGALIT, La Société Décente, Paris Climat, 1999.

 

9

Source précédemment citée

 

10

Rapport de la 87eme Conférence internationale du travail, OIT, 1999.

 

11

G. S. FIELDS ; Travail décent et stratégies de développement ; Revue internationale du Travail, vol. 142 (2003), n°2.

 

12

J-J GABAS et P.HUGON, Les Biens Publics Mondiaux et la coopération internationale, L’Economie politique, 2001/4 n° (p.19-31)

 

13

J-J GABAS et P.HUGON, Les Biens Publics Mondiaux et la coopération internationale, L’Economie politique, 2001/4 n° (p.19-31°

 

14

De la mondialisation à l’universalisation : une ambition sociale ; Rapport intermédiaire au président de la République ; Collection des Rapports officiels ; 2010.

 

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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 19:26

 

 

La Francophonie a le vent en poupe. Le 13 Octobre 2012, à Kinshasa, s'est tenu le 14ème Sommet des Chefs d'Etat et de gouvernement de la Francophonie. Et, le 20 Mars dernier, à l'initiative de la Ministre déléguée de la Francophonie: Yamina Benguigui, le premier Forum Mondial des Femmes Francophones a été organisé à Paris.

Deux rencontres qui ont, certes, ici ou là, sécrétées quelques critiques, tout particulièrement la première.Critiques à notre avis largement infondées, même si certaines questions, viscéralement liées aux objectifs de l'organisation sont restées, et pour cause, en suspens.

Les deux observateurs physiquement présents, et signataires de ces lignes n'ont pas la prétention, ni à l'exhaustivité, ni à l'objectivité.

 

Rappelons au préalable, pour éviter tout malentendu, qu'il y a "francophonie" et "Francophonie".

 

La francophonie, avec un f minuscule, est un concept qui renvoie à la société civile et aux institutions non gouvernementales qui oeuvrent directement ou indirectement à promouvoir le français comme langue de travail et de culture.

 

La Francophonie, avec un F majuscule, correspond à une organisation institutionnelle , l'ACCT ("Agence de la Coopération Culturelle et Technique", devenue OIF (Organisation Internationale de la Francophonie), en 2005, et dont le Secrétariat Général est actuellement assumé par l'ancien Président du Sénégal Abdou Diouf.

En son sein, on peut distinguer ses membres selon l'époque de leur adhésion: ses fondateurs (une vingtaine, dont la France et le Canada), une seconde vague, déferlant durant les années soixante dix, constituée notamment par les jeunes Etats indépendants du continent africain ou de l'aire du Pacifique: Ces Etats sont quasi exclusivement préoccupés de considérations linguistiques et géoculturelles..Et une troisième vague, qui a fait passer l'OIF à quelques 77 membres (dont 3 ayant statut d'associés et 20 d'observateurs), une vague qui correspond explicitement, au cours des deux dernières décennies, à la conjonction de deux facteurs complémentaires, la disparition du système bipolaire et le processus de mondialisation.

Et c'est précisément dans ce contexte que l'on a pu assister à des modifications progressives mais édifiantes des missions de l'OIF. Des missions vigoureusement illustrées par les Déclarations de Bamako, de Saint Boniface et de Ouagadougou.Bamako.

Les deux premières ont clairement souligné la volonté de l'Organisation Internationale de la Francophonie de contribuer à la prévention des conflits et, dans l'espace francophone, de favoriser la consolidation de l'état de droit et de la démocratie et d'agir pour la promotion et l'effectivité des Droits de l'Homme.

Quant à la Déclaration d'Ouagadougou, elle a mis en avant dans le domaine économique et social les principes majeurs de la coopération et du développement durable.

 

Prévention des conflits, promotion de la démocratie, des Droits de l'Homme; coopération; développement durable? Vaste programme !

 

Vaste programme, certes, mais qui épouse sans contestation possible les grands principes et les grands axes de la politique étrangère conduite par la France au cours des dernières décennies.

 

Au cours du Sommet de Kinshasa, les Chefs d'Etat ont solennellement réaffirmé ces objectifs, notamment le Président de la République Française, à l'occasion de la cérémonie d 'ouverture (cf.Annexe)

 

Plus généralement, le Sommet proprement dit a été fondamentalement marqué par l'adoption (unanimement, à une exception près-cf.infra) de toute une gamme de résolutions exprimant un double souci:

 

- réaffirmation des principes fondamentaux et des missions de l'OIF, d'une part;


- souci de s'attaquer à l'éradication des principaux "points chauds" de la sphère francophone en général et du continent africain en particulier .

Ont été adoptées notamment:

 

- une résolution sur "les situations de crise, de sortie de crise et de consolidation de la paix dans l'espace francophone: une résolution qui évoque sans détours, par exemple, les préoccupations de l'Organisation quant à la situation politique et économique de Madagascar ; son intérêt en Guinée Bissau (à la suite du coup d'Etat qu' a connu cette dernière), en encourageant la CPLP (Communauté des pays de langue portugaise) à soutenir le processus de sortie de crise; les enjeux du Caucase (appui aux efforts des Coprésidents du groupe de Minsk en vue du réglement pacifique du conflit du Haut Karabakhut); ceux de Chypre, enfin, où, plus que jamais, les Chefs d'Etat et de gouvernement réunis à Kinshasa ont déploré les lenteurs des négociations bilatérales et appuyé sans réserve les efforts des Nations Unies pour trouver enfin une "solution durable, globale et juste au problème chypriote et réunifier Chypre , son peuple et ses institutions.

 

 

-des résolutions plus spécifiques, consacrées aux deux cas jugés, non sans raison, particulièrement cruciaux au sein de l'Afrique subsaharienne, la République Démocratique du Congo et le Mali.

Quant à la République Démocratique du Congo, le Sommet (non sans courage..eu égard au lieu de même de sa tenue!) , en référence explicite aux deux textes fondamentaux de l'OIF que sont les Déclarations de Bamako et de Saint Boniface, évoqués supra, et en exprimant leur forte préoccupation quant à la situation humanitaire de l'Est du pays (eu égard aux activités des groupes armés) a fermement condamné les violations massives des Droits de l'Homme (déplacements des populations, violences sexuelles, meurtres de civils, "recrutement d 'enfants soldats") et a tenu les dirigeants des groupes armés en question pour responsables de ces exactions. Le Sommet (à la vive satisfaction du Président de la République Démocratique du Congo , exprimée sans réserves dans son discours de clôture) a notamment réitéré son soutien aux autorités congolaises dans leur lutte contre l'impunité et dans leur action à poursuivre en justice les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité .

 

Quant au Mali, le moins que l'on puisse écrire aujourd'hui, quelques mois à peine avant la crise ouverte déclenchée en Février dernier, c'est de souligner la clairvoyance prémonitoire des Chefs d'Etat dans leur analyse prospective: " préoccupés par l'atteinte à la souveraineté et à l'intégrité territoriale du Mali par des groupes armés, terroristes et extrémistes, et par la rapide détérioration de la situation humanitaire dans le nord du pays, les graves violations des Droits de l'Homme, les déplacements massifs de population, les atteintes aux sites culturels, y compris ceux inscrits au patrimoine mondial de l'humanité", les participants au Sommet ont exhorté la communauté internationale à se mobiliser pour lutter contre la criminalité organisée et le terrorisme développés dans la région.

Un soutien sans ambages à l'appel des autorités de Bamako, l'Etat sollicitant, pour rétablir l'autorité dans le Nord du pays, l'aide de la communauté internationale en général. et celle de la France, membre actif et historique de la Francophonie, en particulier!

 

 

Deux autres résolutions illustrent vigoureusement le souci du Sommet d'être concret et de dépasser le domaine de l'éradication et des conflits localisés, stricto sensu:

 

- la première appelle la communauté internationale au renforcement de la lutte contre la piraterie maritime dans le Golfe de Guinée:

Le Sommet a proposé l'organisation d'une conférence régionale sur ladite piraterie, le renforcement des actions menées par la communauté internationale et les pays affectés, l'aide matérielle au profit de ces derniers et, nouvelle preuve du souci des participants d'envisager des mesures très concrètes "des actions rapides pour l'enlèvement des navires abandonnés en mer et qui servent de refuge aux pirates" (sic)

 

-la seconde s'applique à la bonne gouvernance...dans les industries extractives et forestières.

Une résolution qui condamne fermement l'exploitation illégale des ressources naturelles ("une exploitation qui peut avoir pour conséquence de contribuer à la pérennisation des contentieux et des conflits"..un commentaire pertinent..mais aussi une première dans le corpus des décisions de l'OIF)). Sont évoqués notament la nécessité d''éliminer le commerce des "minerais de conflit" dans la région des Grands Lacs et l'appui à l'application du système de certification du processus de Kimberley

 

Le 14 eme Sommet s'est aussi illustré, gage de dynamisme, par la poursuite du processus d'élargissement de l'OIF;

 

L'Organisation Internationale de la Francophonie recense désormais, nous l'avons vu, 77 membres: 54 membres de plein droit,(avec l'intégration de l'Arménie), 3 membres associés et 20 Etats observateurs (avec l'arrivée en son sein de l'Uruguay)

 

L'officialisation à Kinshasa de Montevideo en tant qu'observateur n'a posé aucun problème (Songeons à l'Histoire et au rôle majeur qu' avait joué la France sous la Restauration, dans la création de la République Orientale de l'Uruguay , "état-tampon", au lendemain du conflit entre le Brésil et l'Argentine). L'arrivée du Qatar, en revanche, a suscité polémique.Certaines critiques ,en la matière, nous paraissent justifiées: le Qatar,en effet, a brûlé les étapes et est devenu membre associé sans passer, ce qui est la règle, par la case « membre observateur ».Ce traitement de faveur peut être mis, sans nul doute, doute, au crédit d'une très puissante activité de lobbyism...En revanche, la critique ,émise ici ou là, relative au fait que le Qatar n'est pas un Etat francophone ne tient plus aujourd'hui, compte tenu de l'évolution proprement dite de l'Organisation : un certain nombre d'adhérents n'ont pas le français comme langue nationale (l'Arménie, l'Albanie la Moldavie ou la Macédoine, par exemple). Abdou Diouf l'a rappelé : « Il ya des Francophones au Qatar. Ce pays a une politique très volontariste de formation au français dans les lycées , une radio francophone a été  créée....Ce sont les signes d'un volontarisme francophone ».

 

 

Mais, paradoxalement en apparence, l'apport le plus significatif dudit Sommet réside peut être dans les rappels certes discrets, des initiatives générées, cinq mois plus tôt, toujours à Kinshasa, lors de la rencontre internationale "d'intellectuels et opérateurs culturels francophones" portant sur le thème: "Vues d 'Afrique: Francophonie et gouvernance mondiale".

Lesdits intellectuels, à l'issue de leur Colloque, avaient en effet lancer un appel "pour un espace géo culturel francophone mondial".Un appel peu relayé, malheureusement, par les médias, mais qui a visiblement inspiré maints intervenants du Sommet.

 

Un appel articulé autour de sept priorités:

 

 

1) L'ouverture et l'adaptation des sociétés francophones à la mondialisation et, pour une meilleure insertion professionnelle des jeunes "favoriser la pratique systématique du multilinguisme dans les pays francophones, parallèlement à la création d'un Institut Francophone des Hautes Etudes Stratégiques et la mise en place d'un réseau francophone de création et d 'innovation".

 

2) L'insertion de la Francophonie dans une éthique et un esprit civique en favorisant l'éducation ouverte à une culture politique.

 

3) L'engagement de la Francophonie sur "la voie d'un acteur majeur de la gouvernance mondiale oeuvrant pour l'éclosion d'une nouvelle architecture économique et financière globale de justice et d'équité".

 

4) L'inscription de la question démographique dans les priorités des programmes francophones de développement durable pour la bonne gouvernance politique de l'espace francophone.

 

5) La formation au respect de l'intégrité environnementale de l'équliibre écologique et de l'exploitation responsable des ressources environnementales dans l'intérêt des générations future.

 

6) La reconnaissance de la libre circulation des hommes et des femmes avec la création d'un visa francophone. Visa qui permettrait notamment aux jeunes Africains et aux diasporas de mieux s'intégrer aux réalités des pays du Nord et aux jeunes des pays francophones du Nord de mieux découvrir les réalités africaines.

 

7) Mise en place d'un nouveau corpus doctrinal en matière de relations internationales en réaffirmant plus clairement la volonté politique de faire de la Francophonie un vecteur majeur d'influence diplomatique.

 

 

 

Bref, un recentrage hautement significatif des objectifs et des actions de l'Organisation Internationale de la Francophonie, en prenant en compte les nouvelles donnes géopolitiques et les défis du nouvel ordre mondial (1)

 

 

 

Dans ce contexte, "le Forum Mondial des Femmes Francophones" du 20 Mars 2013 qui vient de se dérouler à Paris, à l'initiative de la Ministre Yamina Benguigui a pu apporter un nouveau pan de reflexion non négligeable à ce vaste chantier.

L'organisation de cette manifestation suivie par plus de 700 femmes venues de tous les continents, s'est imposée sur la base d'un triste constat. En effet, aujourd'hui les femmessont les premières victimes de nombreuses inégalités et de violences, et cela, notamment, dans de multiples pays en développement. Cette réalité est d’autant plus choquante qu’il est établi d’une façon incontestable aujourd’hui que la promotion des droits des femmes, et notamment l’éducation, est une condition et un moteur du développement.

 

Ce forum a permis en particulier de poser comme objectif haut et fort la défense des droits des femmes et de "porter les fondations d'un nouveau statut des femmes dans l'espace francophone et de défendre leurs droits partout où ils sont menacés".

Un appel non négligeable déjà lancé sur la reconnaissance des droits de femmes par la directrice générale de l'Organisation mondiale de la Santé, Madame Margaret Chan en 2007 et 2010 et réaffirmé aujourd'hui par notre Ministre de la Francophonie.

 

 

Si de nombreux pays, au sein de la communauté francophone ont pu prévoir des "outils"relativement efficaces pour placer la condition des femmes au coeur même des politiques publiques, les moyens manquent souvent cruellement pour une réelle mise en oeuvre d'actions globales , en particulier dans le domaine de l'emploi, de la formation professionnelle, de la santé , de l'accés à la culture et de l'égalité tout simplement.

Il a été rappelé à maintes reprises que dans l'espace francophone, "sont constatées encore des disparités flagrantes d'un pays à l'autre et pire encore dans certains pays, les femmes sont sans aucun droit et subissent au quotidien des exactions; des violences de toutes sorte et cela sans aucune protection sanitaire et juridique et sont également exclues des systèmes éducatifs scolaires quand ils existent!

 

Le Ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, a précisé dans ce cadre de réflexion, qu'il y a aujourd'hui 120 millions de femmes francophones dans le monde et qu'elles seront plus de 350 millions en 2050.

Ajoutant également que dans les conflits armés au Mali ou en République démocratique du Congo, dans les crises politiques, les femmes sont souvent les premières victimes.

Il est ressorti de tous ces débats une grande mobilisation, en particulier de la société civile où les femmes sont toujours très actives dans les secteurs associatifs et les ONG de type humanitaires.une volonté d'être plus opérationnelle et de faire entendre davantage la voix des femmes dans les négociations. Nous savons en effet, qu'au plan international, les débats sont marqués par la remise en question des acquis internationaux relatifs aux droits des femmes et aux droits sexuels et reproductifs. Il a été rappelé que lors de la dernière commission sur le statut des femmes (CSW) des Nations Unis en mars 2012, les Etats ont échoués à adopter des conclusions agréées.

Ainsi certains Etats remettent largement en question le caractère universel des droits des femmes et revendiquent différentes formes de "relativisme culturel"... dissensions malheureusement confirmées lors de la conférence des Nations Unies sur le Développement durable " Rio +20 de juin 2012.

 

 

Il est clair que dans le cadre des prochaines échéances internationales qui revêtiront une importante stratégique toute particulière, la voix des femmes francophones sera déterminante, sachant que le cap 2015 s'orientera sur "la lutte contre les violences faites aux femmes".

Gageons que le 15e Sommet de la Francophonie qui devra se dérouler à Dakar en 2014 réaffirmera les droits fondamentaux des femmes et la lutte contre toutes les formes de violences et de discrimination faites aux femmes dans une vision juste et volontariste, pour un développement économique et durable plus équitable et donc plus égalitaire.

 


Patricia Mamet Soppelsa

Professeur à l'Institut des Hautes Etudes Internationales et Politiques

Membre du Conseil Economique, Social et Environnemental

 

Jacques Soppelsa

Président honoraire de l'Université de Paris I

Professeur de Géopolitique en Sorbonne

 

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(1) Les sept défis capitaux du nouvel ordre mondial". J.Soppelsa. A2C Media Paris 2010

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 09:18

 

Par Ezequiel Entelman

« Après tout, on fait comme si la philosophie c’était bien pour les conversations d’après dîner ». Cette phrase de Gilles Deleuze témoigne de l’incompréhension courante quant à la nature de la philosophie. On fait comme si elle était un discours parmi d’autres, une « science humaine » ou bien, avec le développement de la web, un « contenu » comme un autre. Depuis Parménide, voici déjà plus de vingt cinq siècles, nous croyons au contraire que « être et penser » sont une seule et même chose, autrement dit que la pensée philosophique, aussi nommée « métaphysique », pense l’être lui-même c’est-à-dire l’essence et la réalité des choses. Ce n’est pas le philosophe qui expose ses (petites) opinions personelles, mais l’être lui-même qui s’expose, à travers le philosophe, dans le concept. Cette expérience valut à plus d’un philosophe de sombrer dans la folie. Le plus célèbre fut Nietzsche, foudroyé dans les rues de Turin en janvier 1889.

Les sciences, dures et humaines, le capitalisme et le communisme, les idéologies et les technologies, notre droit et nos institutions internationales, plongent leurs racines dans la philosophie. Le progréssif détachement des sciences de leur origine philosophique, et leur redoutable efficacité ainsi autonomisées ne change rien à l’affaire. « Nous habitons encore en terre philosophique et nous ne pouvons pas, tout simplement, habiter ailleurs », dit un très grand philosophe, Philippe Lacoue-Labarthe1. La philosophie est notre terre natale.

Une autre grande confusion, corollaire de la première, concerne la « déconstruction », dont Jacques Derrida fut le plus célèbre penseur, mais qui trouve son origine dans la philosophie de Heidegger. Derrida le déconstructeur fut aussi un grand géophilosophe, et une partie considérable de son œuvre est une méditation fort concrète sur le monde. La déconstruction n’est pas une destruction, et elle n’est pas non plus une opération extérieure que des méchants philosophes viendraient effectuer pour démonter des systèmes et des valeurs établies. Toute déconstruction est une auto-déconstruction. En ce sens, la déconstruction est le mouvement même de la philosophie arivée au terme de son histoire. La « fin de la philosophie » est un thème mécompris, surtout par les philosophes. La fin de la philosophie ne signifie pas qu’il n’y en aura plus : « Fin de la philosophie signifie : début de la civilisation mondiale en tant qu’elle prend base dans la pensée de l’Occident européen »2. Que signifie exactement ce “prendre base”, c’est en un sens toute la question. Ce que nous vivons actuellement, et qui sera notre lot pour les décenies à venir, ce n’est ni plus ni moins qu’un changement d’ére, caractérisé fondamentalement par l’émergence de cette « civilisation mondiale ».

 

Nous sommes définitivement entrés dans l’ère du « géo-». La géopolitique, libérée de ses infamies passées est de retour, la géoéconomie s’impose comme la grammaire des relations mondiales, la géolocalisation s’installe (GPS, Google Earth et Google Maps), et on nous parle même de géomarketing ! Dans ce contexte, la « géophilosophie » a pour tâche de penser le monde, selon une double fidélité. Fidélité à la pensée et à son histoire d’une part, fidelité à la géographie réelle (physique, des identités et des ressources) d’autre part. Le mot fut utilisé dès 1991, dans des traditions philosophiques différentes mais orientées par une même exigence. Il servit de titre pour la publication des actes d’un colloque réunissant, autour de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, des philosophes de taille, et concernant la question de l’Europe et de ses frontières3. La même année, Gilles Deleuze et Félix Guattari, créateurs de concepts majeurs liés à la notion de territoire, nommèrent « Géophilosophie » un chapitre de leur livre Qu’est-ce que la philosophie ?, désormais classique. « Le concept n’est pas objet mais territoire »4. Mais le territoire est objet du concept. La géophilosophie, donc, c’est le philosophe prenant pour objet la Terre, les territoires et nous.

Or l’un des concepts pris dans le mouvement de déconstruction de la métaphysique, c’est le concept de souveraineté. C’est un concept majeur de notre tradition Occidentale qui se définit en partie par un rapport organique à un territoire. Mais la situation est paradoxale : la souveraineté se délite mais les Etats se multiplient. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la création de l’ONU, nous sommes passés d’une quarantaine d’Etats souverains à presque deux cents aujourd’hui. Dans La planète émiettée5, François Thual analyse le phénomène du point de vue géopolitique, et remarque que des partitions sont encore possibles, notamment dans le monde Arabe et en Asie.

Or, si la souveraineté état-nationale reste l’horizon pour nombre d’acteurs, en même temps les Etats existants tendent à se regrouper, à travers des processus d’intégration qui à leur tour ne se font pas sans cession de souveraineté. Les grandes nations de l’Europe ont tout de même abandonné leurs monnaies nationales, attribut majeur de la souveraineté classique. Que signifient ces processus, nous ne le savons pas encore. Une hypothèse fort vraissemblable consiste à penser qu’ils indiquent le surgissement de l’échelle macro-régionale comme échelle possible pour une gouvernabilité mondiale6. La régionalisation du monde n’est pas le fruit d’un complot dirigé par des obscures sociétés secrètes, mais procède effectivement d’un mouvement ontologique.

 

Or le changement d’échelle –notion fondamentale en géopolitique – est double. Autant les ensembles régionaux (ou les blocs, à défaut de meilleur nom) émergent de façon durable et visent l’unité politique et/ou des alliances fortes, autant le monde lui-même assume son échelle planétaire7, à travers notamment de la question climatique, mettant au passage à l’ordre du jour une nouvelle menace militaire, la menace spatiale. La scène géostratégique globale est ainsi considérablement modifiée par le passage à l’ère de la géopolitique orbitale, notion majeure developpée par Jacques Soppelsa 8.

Dans un monde devenu une planète, l’idée d’une complémentarité entre les régions et les systèmes (économiques, stratégiques, écologiques, technologiques, bref écotechniques) est d’une importance majeure. En ce sens, et par exemple, le Méxique est un problème états-unien, et l’Amazonie un problème argentin. Ceci ne veut sans doute pas dire qu’il n’y ait pas toute une circulation des problèmes, le cas de la drogue étant à ce propos exemplaire. Il ne s’agit surtout pas d’inventer un monde idéal, mais de penser ce monde-ci, le seul, c’est à dire de rester fidèle aux territoires et aux identités qui les peuplent et les font vivre. La philosophie, disait Hegel, est « l’intelligence du présent et du réel ». La géophilosophie en ce sens pourrait tout aussi bien s’appeler une géographie des problèmes.

 

Le problème géopolitique et géostratégique majeur est le problème de l’Occident, de l’« Occident géopolitique » (the West) qui vient de perdre son monopole, après quatre ou cinq siècles de domination, et doit par conséquent repenser son rapport aux autres (the Rest), notamment aux puissances (ré)émergentes, Chine et Russie en particulier, ce qui exige de reconsidérer, entre autres, tout le « problème-OTAN », ainsi que notre habituel unilateralisme9. L’Occident géopolitique (Japon compris) devrait travailler sans relâche à établir les conditions d’un monde multipolaire harmonieux, régi par un droit international rénové capable d’assurer l’empire de la loi (rule of law)10. Je laisse pour l’instant de côté le problème de l’exportation (ou l’imposition) de nos « valeurs ».

Philosophiquement, la mondialisation du monde – “le début de la civilisation mondiale” dont parle Heidegger – est une occidentalisation dans laquelle l’Occident s’évanouit en tant que tel. Pour cette même raison renaissent tous les non-Occidents, capables eux aussi, semble t-il, d’universalité. Ce n’est pas un hasard que la “multipolarisation” accompagne l’arrivée (l’“auto-position” dit-on dans notre tradition métaphysique) du concept d’“être-ensemble” (Mitsein) comme structure et contenu de l’être lui-même. Or l’auto-position du concept, ainsi que l’a montré Hegel, n’est pas une “idée” possible parmi d’autres, elle est l’effectivité(Werklichkeit), c’est-à-dire la réalité. La multipolarisation sera réelle11. Et la multipolarité sera, selon les mots d’Hubert Védrine, « sauvage, chaotique, concurentielle, complètement instable ». Au « clash des civilisations » de Samuel Huntington, qui a tellement agité les esprits, il faudrait opposer non pas l’actuelle et opaque Alliance des Civilisations promue par l’ONU, mais une inéluctable Négociation entre les Civilisations ou entre les « blocs ». Sinon le « clash » sera réel, via, par exemple, une guerre inter-asiatique dans laquelle tous voudront s’ingérer. C’est-à-dire une Guerre Mondiale12.

Dans ces conditions, notre problème de fond, par delà la “stabilité” tant désirée, est : quelle inscription territoriale mondiale pour quelle souveraineté(s) ? La souveraineté est le problème politique. « Trouver les agencements mondiaux » est une injonction de Gilles Deleuze qui résume à elle seule l’énorme tâche géophilosophique que je ne fais que signaler. Quoi qu’il en soit, un monde finit, un autre commence. « On peut encore le dire ainsi : tant que le monde était essentiellement en rapport avec de l’autre (…), il pouvait avoir un sens. Mais la fin du monde, c’est qu’il n’y a plus ce rapport essentiel, et qu’il n’y a plus essentiellement (c’est-à-dire, existentiellement) que le monde “lui-même”. Alors le monde n’a plus de sens, mais il est le sens »13.

 

 

1 Philippe-Lacoue Labarthe, La fiction du politique, Christian Bourgois Editeur, 1987, 1998, p. 16. La métaphysique, ajoute t-il, continue à régner « sous les espèces de la techno-science et de son monde » (p.19).

2 Heidegger, « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée ». In Questions III et IV, Gallimard, Paris, p.286.

3 Collectif, Géophilosophie de l'Europe : Penser l'Europe à ses frontières. Editions de l'Aube, 1998. Nancy et Lacoue-Labarthe eurent ensemble le projet, hélas inabouti, d’instaurer une chaire de géophilosophie à l’Université de Strasbourg.

4 Gilles Deleuze et Felix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie, I, 4, « Géophilosophie », p. 97, Editions de Minuit, Paris, 1991.

5 F. Thual, La planète émiettée. Morceler et lotir, un nouvel art de dominer, Arléa, 2002.

6 Une référence majeure à ce propos est le travail de Pierre Beckouche sur les aspects géoéconomques des processus de régionalisation. Cf. : http://epi.univ-paris1.fr/23421461/0/fiche___pagelibre/&RH=epi-157&RF=epi-157-cours#KLINK

7 Ce changement d’échelle est un changement historial dans le sens de Heidegger, c’est-à-dire qui concerne l’histoire de l’être.

8 « La maîtrise du dernier élément de la puissance, l’air, ou l’espace, est plus que jamais à l’ordre du jour. Mais avec un changement spectaculaire d’échelle : passer de l’espace atmosphérique, utilisé avec plus ou moins de réussite depuis la Première Guerre mondiale et “partagé” avec l’URSS durant la guerre froide, à l’espace extra-atmosphérique. (…) Une véritable géopolitique orbitale est en train de naître ». Cf. Jacques Soppelsa. Les Etats-Unis. Une histoire revisitée. Editions de la Martinière, 2004, p. 348. L’entrée du monde dans l’ère orbitale signifie la nécessité, pour la réflexion géopolitique d’étendre ses compétences et ses notions aux formes nouvelles de territorialité. Elle ne signifie nullement sa disparition sous l’émergence du facteur technique. La géographie servira toujours à faire la guerre, même sous un espace entièrement militarisé. Voir à ce propos A. Chauprade. Géopolitique. Constantes et changements dans l’histoire, Paris, Ellipses, 2003, p. 734.

9 Comme le dit Franck Debié du Centre de Géostratégie de l’École Normale Supérieure, « on doit se garder de l’unilatéralisme et de l’arrogance. Car la guerre de Géorgie est aussi une réponse à la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, aux actions menées depuis dix ans par les Occidentaux dans les Balkans en contournant le Conseil de sécurité de l’ONU, à la nonchalance avec laquelle ont été accueillies les inquiétudes stratégiques russes et leurs propositions en matière de sécurité collective ». Cf.

http://www.geostrategie.ens.fr/spip.php?article27

10 Cela ne peut que passer par une réforme de l’ONU et de son Conseil de Sécurité. Une ONU que Derrida voulait installer “le plus loin possible de New York”.

11 Vraissemblablement cela passera par une periode “uni-multipolaire” (Samuel Huntington), ou bien une periode “bi-multipolaire”, structurée por la relation entre les Etats Unis y la Chine. Cf. aussi l’article de Zbigniew Brzezinski sur un G2 formé par les USA et la Chine, “The group of two that could change the world”. http://www.ft.com/cms/s/0/d99369b8-e178-11dd-afa0-0000779fd2ac.html?nclick_check=1

12 Vous trouverez, déjà un peu datés, d’autres scénarios prospectifs ici, compilés dans le cadre du séminaire de géostratégie de l’Ecole Normale Supérieure : http://www.geographie.ens.fr/~geostrat/geopolitique/2006/CR-Entelman.pdf

13 Jean-Luc Nancy, Le sens du monde, Paris, Galilée, 1993, p. 19. Pour avoir ainsi délivré le concept du monde, et pour avoir exposé l’être-ensemble comme la structure et le contenu même de l’être, Jean-Luc Nancy est notre Platon. Son œuvre énorme commence seulement à être lue.

 

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 09:03

Trois trajectoires de sécession dans la Corne de l’Afrique :

le Somaliland, l’Erythrée, le Soudan du Sud

                                                           Sonia Le Gouriellec

 

 « Une métaphore politique » : c’est en ces mots que R. Patman décrivait les Etats de la Corne de l’Afrique et leurs trajectoires[i]. La naissance d’un nouvel Etat au Sud du Soudan transforme une nouvelle fois la géographie politique de la Corne de l’Afrique. La multiplication du nombre d’Etats, et donc de frontières, est l’un des paradoxes de la période post-Guerre froide, marquée par la globalisation et l’abolition des frontières. Ce constat est particulièrement vrai dans la Corne de l’Afrique, lieu des deux dernières naissances d’Etats internationalement reconnues. L’Erythrée, le Somaliland et le Soudan du Sud ont choisi la sécession, la forme la plus radicale d'autodétermination. Ces nouvelles entités, dont la naissance s’est faite au nom de la paix et la stabilité, remettent cependant en question l’équilibre régional. Pourquoi ces entités ont-elles fait sécession ? Assistons-nous à une fragmentation politique illimitée de la Corne de l’Afrique ? Cette fragmentation régionale est-elle le signe d’un déclin de l’État face à la volonté d’appropriation des territoires par des identités infranationales ? La reconnaissance de l’Erythrée et du Soudan du Sud par une communauté internationale pourtant réticente à créer ce type de précédent est à ce titre remarquable.

Notre propos n’est pas de revenir sur le « droit » de sécession mais d’analyser les trajectoires sécessionnistes de ces trois Etats par une approche comparative. Chaque Etat ayant son histoire propre, ses ressorts politiques, sociaux, économiques, nous ne proposons pas de revenir sur le processus de formation de l’Etat, défini par Bruce Berman et John Lonsdale comme un processus historique conflictuel, involontaire et largement inconscient[ii]. Néanmoins, et alors qu’un nouvel Etat a fait son apparition sur la scène régionale, il nous semble pertinent de retracer les trajectoires de ces trois sécessions, en mettant en évidence leurs similarités. Il nous semble indéniable qu’elles sont à certains égards comparables et permettent de faire émerger une problématisation commune de la généalogie de ces sécessions.

 

Balkanisation, fragmentation, scission, partition ?

Rappelons tout d’abord les différences entre ces terminologies. Selon Stéphane Rosière, la balkanisation est : « le processus de fragmentation d'un État en au moins trois nouveaux États (…) si un État “primaire” est divisé en deux nouvelles entités, on peut préférer les notions de scission ou de partition »[iii]. Ainsi la notion de balkanisation, souvent employée avec une connotation péjorative, ne correspond pas à la réalité de nos cas d’études. En effet, l’Erythrée et le Soudan du Sud se sont séparés d’une entité qui existe toujours. Le cas du Somaliland est plus problématique, puisque l’Etat somalien s’est effondré et qu’une autre entité, le Puntland, s’est déclarée autonome. En revanche, la sécession est bien l’aboutissement d’un processus de désintégration politique. Si l’intégration politique se définit comme un processus par lequel les acteurs, de systèmes politiques distincts, sont persuadés qu’ils doivent loyauté à un nouveau centre de pouvoir, prévalant sur l’ancien système[iv], lors d’une sécession les acteurs décident à l’inverse de retirer leur loyauté du centre juridique et de le donner à un nouveau centre. En interne, une sécession signifie donc la dissolution du pacte existant et marque un coup d’arrêt à la capacité de l’Etat à gouverner sur tout le territoire. La sécession est donc le retrait d’une entité constitutive d’un ensemble établi et reconnu internationalement et la création d’un nouvel Etat souverain.

La reconnaissance internationale est en générale l’étape suivante. Cet acte fait entrer le nouvel Etat dans l’ordre juridique internationale en lui attribuant des droits et des obligations. Néanmoins la reconnaissance reste un acte discrétionnaire et bilatéral que le Somaliland attend par exemple toujours.

La reconnaissance internationale des nouvelles entités

Le système international ne reconnait qu’aux Etats certains pouvoirs, droits et devoirs, alors que les gouvernements ne sont reconnus que comme les agents d’Etats légitimes[v]. En effet, deux principes contradictoires guident la communauté internationale : le droit à l’autodétermination et le respect de l’intégrité territoriale. En général, l’instauration de l’autonomie est préférée à la sécession, mais cette dernière reste parfois l’unique mode de résolution des conflits.

Ainsi, l’Erythrée a accédé à l’indépendance, après l’autorisation préalable du nouveau régime en place à Addis Abeba, et son engagement à reconnaitre les résultats du référendum d’autodétermination. L’indépendance est ainsi déclarée de facto en 1991, et de jure en 1994 après le referendum en avril 1993.

Concernant le Soudan du Sud, ce sont les accords de paix inclusifs, ou Compehensive Peace Agreement, (« accords de Naivasha »), signés au Kenya le 9 janvier 2005  par  la rébellion sudiste de John Garang (Mouvement populaire de Libération du Soudan - SPLM) et  Ali  Osmane  Taha,  le  vice-président  du  Soudan, qui ont ouvert la voie au référendum d’autodétermination. En effet, ces accords prévoyaient une large autonomie du Soudan du Sud, ainsi que la tenue d’élections démocratiques dans  l'ensemble  du  Soudan un an avant la fin de la période de transition. Puis ils octroyaient, au terme d’une période intérimaire de six ans, la possibilité de choisir, par référendum, entre l’indépendance et le maintien au sein du Soudan.

Le Somaliland s’est, quant à lui, autoproclamé indépendant selon la même logique que l’Erythrée, mais cette indépendance n’est pas internationalement reconnue. L’ancienne colonie britannique bénéficiait en 1991 d’une autonomie de facto, en l’absence de pouvoir central légitime à Mogadiscio. La capitale Hargeisa s’est dotée de tous les instruments de la puissance régalienne (drapeau, monnaie, etc). Le président du SNM (Mouvement National Somalien) proclame, en mai 1991, la nullité de l’acte d’union du 1er juillet 1960 et déclare l’Etat souverain. Or la déclaration d’indépendance est un acte est juridiquement controversé et n’est pas validé par la communauté internationale. Le Somaliland a proclamé son indépendance unilatéralement à plusieurs autres reprises ensuite : notamment en  mai  1993 et en 1997,  à l’occasion de « conférences nationales » qui devaient mener à l’adoption d’une Constitution. Cette indépendance est inscrite dans l’article premier de la Constitution, adoptée en mai 2001 : “The country which gained its independence from the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland on 26th June 1960 and was known as the Somaliland Protectorate and which joined Somalia on 1st July 1960 so as to form the Somali Republic and then regained its independence by the Declaration of the Conference of the Somaliland communities held in Burao between 27th April 1991 and 15th May 1991 shall hereby and in accordance with this Constitution become a sovereign and independent country known as “The Republic of Somaliland”[vi]. 

Dans les trois cas, le scrutin référendaire a recueilli des scores élevés et montre l’adhésion du peuple aux mouvements d’indépendance. Le scrutin d’autodétermination érythréen a été approuvé par 99,8% des électeurs. Le référendum somalilandais du 31 mai 2001, en faveur de la nouvelle Constitution qui réaffirme le statut indépendantiste de l’Etat[vii], fut approuvé par 97 % des votes bien que les résultats soient certainement surestimés. Au Soudan du Sud, en 2011, près de 98% des votants approuvaient la sécession malgré les contestations et les intimidations dénoncées.

Similarité des trajectoires sécessionnistes

L’analyse montre qu’au moins trois éléments sont nécessaires pour faire sécession [viii] : une communauté distincte, un territoire, et une cause de mécontentement.

Une communauté distincte. Le terme « communauté » que l’on préfèrera à celui de « nation », trop souvent confondu avec celui d’Etat. D’autant que ce terme permet d’inclure toutes les communautés (groupes ethniques, tribus, etc). Cette communauté est distincte par la culture, la langue, la religion, etc. Mais surtout les membres de cette communauté se perçoivent différemment. Ils adhèrent au  projet  du  vivre ensemble, ce qu’Anderson a appelé la « communauté imaginée»[ix]. Déjà, à la fin des années 1960, Samuel Huntington soulignait l’importance de l’établissement d’une  communauté  politique  et  d’une  légitimité  populaire pour la stabilité de l’État[x]. La naissance d’une « communauté imaginée » est aussi l’expression d’un rapport de domination politique, économique ou social. La langue peut être un vecteur d’affirmation, la religion joue aussi un rôle essentiel. Elle est un marqueur identitaire et organise la communauté. L’histoire coloniale est également un facteur de sécession, les communautés se vivant différemment.

En effet, la colonisation est un autre point commun aux trois trajectoires sécessionnistes étudiées ici. En Somalie les Anglais établissent en 1887, sur le nord, le protectorat du British Somaliland. Et en 1889,  les Italiens établissent un protectorat sur le sud de l’actuelle Somalie, la Somalia italiana. Dans le mouvement de décolonisation de l’Afrique des années 1960, le Somaliland britannique se déclare indépendant le 26 juin 1960. Mais il décide six jours plus tard, de fusionner avec l’ex-colonie italienne pour former la République de Somalie. Ces six jours d’indépendance vont jouer un rôle important quelques décennies plus tard. La décision de se joindre à la Somalie du Sud puis de s’en séparer peut être comparée à la décision du Bengale de rejoindre le Pakistan en 1947 puis de rompre et de créer le Bangladesh en 1973. Les  deux parties du pays sont très différentes tant par leurs appareils administratifs que leurs armées, qui ont été formées selon des modèles différents. L’anglais est utilisé administrativement au nord, l’italien au sud jusqu’en 1972. Le nord commerce avec la péninsule arabique et le sud avec l’Italie et les échanges entre les deux parties du pays sont négligeables. A partir de 1982, le SNM, au Nord, entame une lutte armée contre la dictature de Syaad Barré au Sud. La Somalie a été donc structurée en partie par cette colonisation.

Au Soudan, les britanniques ont maintenu pendant la colonisation une division entre le Nord et le Sud, chaque entité étant dirigée par une administration distincte. Après 1920 les langues des groupes majoritaires du Sud étaient encouragées dans les missions chrétiennes alors que l’arabe était pratiqué au Nord. Pour Catherine Miller, " la principale conséquence de la politique linguistique britannique fut non pas la modification des usages linguistiques, mais la cristallisation des attitudes conflictuelles concernant le rôle de la langue arabe et de l'islam dans la future nation soudanaise. Pour l'élite nordiste, arabophone et musulmane, la langue arabe et l'islam représentaient des valeurs authentiquement soudanaises. Pour la petite élite sudiste, chrétienne et anglophone, la langue arabe et l'islam constituaient des valeurs étrangères, voire des symboles d'acculturation[xi]». L’encadrement du Sud était minimaliste et assuré par des administrateurs locaux. Les Britanniques introduisent même un système de pass pour restreindre les mouvements des arabes. Le système judiciaire différait également entre musulmans et non musulmans. Une série de mesures qui limita d’autant plus les contacts entre les deux entités. Les Soudanais du Sud furent sous-représentés lors des négociations d’indépendance puis dans le premier gouvernement, malgré leurs protestations. Les britanniques négligèrent d’intégrer les sudistes et déclarèrent, en 1946, les peuples négro-africains du Soudan " inextricablement liés au Moyen-Orient et au Nord-Soudan arabisé " créant ainsi un lien artificiel entre ces deux entités. Le premier ministre, Sadiq-el Mahdi, donna ainsi clairement un rôle prépondérant à la composante arabe de l'identité du pays : « the dominant feature of our nation is an Islamic one and its over-powering expression is Arab, and this nation will not have its entity identified and its prestige and pride preserved except under an Islamic revival ». En octobre 1954, seuls 6 postes de fonctionnaires sur 800 furent attribués à des sudistes. Dès 1956, le Nord mène une politique d’intégration culturelle du Sud par l’arabisation et l’islamisation. Ainsi, les décisions du gouvernement et la résistance du Sud Soudan sont, comme nous l’avons vu précédemment, directement liées aux racines coloniales du pays, même si le ressentiment des sud soudanais envers le nord trouve aussi ses origines avant le condominium anglo-égyptien (1899-1956), notamment dans la mémoire de la traite islamo arabe au XIXème siècle[xii] et l'occupation égyptienne en 1820.

Dans le cas érythréen, Michel Foucher a souligné le fait que cette entité était une création de l’Italie : « d’un ensemble disparate, le colonisateur italien a fait un territoire et un peuple»[xiii]. En effet, le projet des Italiens était de faire de ce territoire une colonie de peuplement et une base de départ pour d’éventuelles nouvelles tentatives de conquête[xiv] de l’Éthiopie. Aussi, ont-ils doté l’Érythrée d’une infrastructure économique moderne. Au cours du siècle, le développement, dans les domaines de l’éducation notamment, donne à l’Érythrée ce sentiment d’être une communauté distincte de l’Éthiopie. Au moment de la décolonisation, l’élite érythréenne se trouve dans une position ambiguë. En effet, elle conteste la domination italienne, sans pour autant se reconnaître dans le régime éthiopien. Michel Foucher parle de « cas exemplaire, mais tragique, de formation d’un peuple» et y voit l’une des causes de la revendication de l’indépendance.

 

Le deuxième élément, essentiel à la sécession, est l’existence d’un territoire distinct, un espace géographique spécifique sur lequel sera établi le nouvel Etat. Ce territoire est délimité par des frontières, comprises comme les lignes séparatrices des compétences étatiques. Si la notion de frontière semble s’affaiblir avec le processus de mondialisation, elle garde tout son sens pour les nouveaux Etats indépendants aux souverainetés nationales sourcilleuses (ils accordent une importance particulière au bornage de leurs frontières). Après les sécessions, aucun de ces Etats n’a réussi à se soustraire territorialement de celui auquel ils étaient rattachés précédemment. Dans les trois cas, les frontières ont été l’objet de conflits. Avec le Puntland dans le cas du Somaliland, les deux entités se disputant les territoires de Sool et de Sanaag à l’est du Somaliland (ou à l’Ouest du Puntland selon le parti). L’Erythrée a, quant à elle, provoqué une guerre frontalière avec l’Ethiopie autour de la localité de Badme, en 1998, qui lui sera finalement attribuée par une commission arbitrale en 2002. Mais face au refus de l’Ethiopie de retirer ses troupes, les deux pays demeurent dans une paix froide dont les conséquences déstabilisent toute la région. La politique étrangère de l’Erythrée reste fondée sur cette conviction que l’Ethiopie n’a toujours pas accepté son indépendance et que le combat doit se poursuivre pour à la fois parachever le processus d’indépendance (avec la démarcation de la frontière) et défendre la souveraineté du pays. L’Erythrée a aussi provoqué un conflit frontalier avec son voisin djiboutien en 2008[xv]. Quant au Soudan du Sud, la délimitation de la frontière est depuis l’indépendance du pays une cause de conflit avec le Soudan.

Enfin, les mouvements sécessionnistes expriment un mécontentement et donc des revendications, fondées sur des perceptions communes liées au sentiment partagé d’être confronté à des discriminations ou des exploitations pour des raisons économiques, politiques, culturelles, religieuses, etc.

Dans nos trois cas d’étude, la politique répressive des pouvoirs centraux a renforcé les sentiments séparatistes et donné de la légitimité aux mouvements de guérillas, bien qu’à l’origine les mouvements séparatistes aient été minoritaires. Ainsi, le Soudan du Sud cherchait à obtenir un statut équitable : les leaders sud soudanais demandaient uniquement des réformes internes. La sécession n’a été envisagée qu’après le rejet par Khartoum des mesures proposées par le Sud pour se protéger de l’islamisation.

Concernant le Somaliland, Daniel Compagnon émet l’hypothèse que par réalisme politique, ou intérêts économiques, une partie des dirigeants du SNM, n’étaient pas partisans de la sécession. Pourtant ils ont du s’y plier sous la pression populaire. En effet, une partie de cette élite avait quitté le Nord du pays pour le Somaliland. La population trouva dans les répressions aveugles des manifestations à partir de 1982 et les tueries de 1988, un fondement à sa lutte. L’insurrection de 1988 fut un bain de sang mais un véritable succès politique et renforça la légitimé de la guérilla[xvi].

Dans le cas de l’Erythrée, le sentiment séparatiste ne prend vraiment racine dans la population érythréenne qu’à partir de 1974 et la chute du régime impérial Haylä Sellasé. En effet, l’Assemblée Générale des Nations Unies adopte en 1950 la résolution 390 rattachant l’Érythrée à l’Éthiopie dans une union fédérale. Cette décision accorde au peuple érythréen un statut particulier de «peuple reconnu titulaire de droits mais non sujet du droit »  tout en lui refusant l’indépendance. La résolution 390 se prononce pour une « étroite association politique et économique avec l’Éthiopie ». Elle désire que « cette association assure aux habitants de l’Érythrée le respect et la sauvegarde de leurs institutions, de leurs traditions, de leurs religions ou de leurs langues ». Elle fait référence à la constitution érythréenne, d’assemblée érythréenne, etc. L’absence de Cour fédérale, qui serait chargée de veiller au respect du texte, permet aux Éthiopiens de dénaturer le fonctionnement des institutions. Progressivement ils étendent leur droit pénal au territoire érythréen, suppriment le drapeau et les emblèmes érythréens (1952), enfin imposent la langue amharique dans la vie publique puis dans l’enseignement[xvii]. Le Parlement érythréen s’adresse à l’ONU en 1954 et en 1956 pour protester. En vain puisqu’en 1962, l’Érythrée devient officiellement la quatorzième province éthiopienne et entre en guerre civile.

C’est également ce sentiment de voir leurs particularités reniées qui motive les Sud Soudanais. Leur motivation première est de protéger leurs langues et religions du prosélytisme islamiste de Khartoum. L’origine des contestations remonte à l’indépendance en 1956. Le gouvernement de Khartoum revient alors sur les promesses faites aux provinces du sud par le chef religieux Muhammad ibn Abdallah, qui s’était proclamé Mahdi (« Messie ») à la fin du XIXème siècle, de créer un Etat fédéral. Le gouvernement soudanais décréta  l’introduction de l’Islam et de l’arabe en 1958. Or, dans un pays majoritairement animiste ou chrétien, et historiquement détaché du gouvernement central de Khartoum, cette décision génère l’hostilité. Dès lors, une mutinerie organisée par des officiers du Sud déclenche une guerre civile Nord-Sud qui ne cessa qu’en 1972 avec l’accord d’Addis-Abeba et l’adoption du Southern Province Regional Self-Government Act (SPRA), créant ainsi un certain degré d’autonomie régionale. Mais l’hostilité du Sud ne cessa que lorsque le gouvernement de Khartoum accepta formellement le droit des Sud Soudanais à pratiquer leurs religions et parler anglais ou d’autres langues locales. Mais surtout, le Nord abandonna son objectif de créer un Etat islamique, reconnut la contribution des communautés africaines noires au Soudan. D’après l'article 6 l'arabe était la langue nationale mais l'anglais était reconnu comme " langue principale de la région du Sud ". Néanmoins, Nimeiri introduisit la charia (loi islamique) en 1983 dans le code pénal et annonça que le Soudan devait devenir un Etat islamique, afin s’assurer la survie de son régime en s’alliant aux groupes musulmans conservateurs. En sacrifiant ainsi les intérêts du Sud,  une guerre civile entre le gouvernement et des groupes armés du Sud Soudan éclata à nouveau. Le conflit s'analyse le plus souvent comme une guerre de religion entre le Nord (islamique) et le Sud (chrétien). Si cette dimension religieuse existe, elle doit être relativisée, le Sud étant minoritairement chrétien (15%). Ainsi, l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de John Garang était initialement procommuniste et anticlérical[xviii].

Ainsi, ces guerres dites d’indépendance ou de libération constituent le creuset d’une histoire commune, qui fonde le sentiment d’appartenance nationale. Pour autant, l’accession à l’indépendance n’est pas allée de pair avec l’instauration de la paix et de la stabilité.

 

Après la sécession, les leaders au défi du changement de paradigme 

Ces trois cas ont ceci en commun que les guérillas qui ont mené la lutte pour l’indépendance, éprouvent des difficultés à passer de la lutte à la gouvernance dans les premières années de transition. A différents degrés, chaque sécession a éprouvé des difficultés à passer d’une administration militaire à une administration civile. C’est cette capacité politique à changer de paradigme pour passer du statut d’homme militaire à celui d’homme politique, qui doit être analysée comme le fondement d’une sécession réussie.

Le défi est grand pour ces nouveaux Etats qui ont la charge de recomposer des sociétés traumatisées par des années de guerre. Si les résultats des scrutins d’indépendance ont été largement majoritaires, il ne faut pas s’y fier et de façon réductrice croire en l’unanimité des positions dans le nouvel Etat. Des divisions internes persistent ou renaissent. Il faut solder la guerre civile et répondre à des rébellions locales et instrumentalisées par l’extérieur. En regardant de plus près l’histoire de ces guerres civiles, on constate que le SPLM s’est construit en incluant certains groupes et en excluant d’autres. Ainsi, les Dinka domineraient le SPLM, le GoSS (Gouvernement du Sud Soudan), pendant la période de transition avant l’indépendance, et le gouvernement du nouvel Etat. Au Soudan la guerre n’a pas simplement opposée le Nord au Sud, le conflit est bien plus complexe. Dans certaines régions, celle du Nil bleu par exemple, le SPLM est vécu comme la structure d’un gouvernement étranger. En outre, lots des élections de 2010, les candidats non SPLM furent empêchés de participer à la campagne[xix].

En Erythrée, le gouvernement d’Issayas Afworki a été confronté au même défi après l’indépendance, d’autant que le pays avait connu une double guerre civile. En effet, pendant la guerre de libération, les revendications du Front de Libération de l’Érythrée (FLE) s’inscrivaient dans la lutte séculaire des musulmans pour conserver leurs droits face au pouvoir centralisateur de l’Éthiopie chrétienne. Or en 1970, les Forces populaires de libération (FPLE)[xx], fondées par Issayas Afworki (protestant laïque) et recrutant dans les populations chrétiennes, mènent une guerre contre le FLE. En 1980, le FPLE devient la seule force luttant contre la domination éthiopienne. Au moment de l’indépendance, « par souci d’efficacité », le FPLE interdit l’opposition politique et instaure une période de gouvernement intérimaire de quatre ans. Aujourd’hui, le président est toujours en place, le processus de démocratisation et la Constitution sont suspendus…

Au Somaliland, le SNM a dirigé le pays pendant une période transitoire de deux ans avant la tenue de nouvelles élections et le vote d’une Constitution. Or cette première phase transitoire fut un échec. Le gouvernement ne parvint pas à reconstruire l’administration, l’armée, à dissoudre les milices et à mettre fin aux luttes factionnelles. Les troubles internes dégénérèrent quasiment en guerre civile pendant une année.

Le défi de la construction de l’Etat

Si l’existence de ces trois facteurs (communauté, territoire, revendication) ne garantit cependant pas la viabilité des entités nouvellement créées, qui n’obtiennent pas nécessairement la reconnaissance internationale. Ainsi, le Somaliland reste un Etat illégitime au statut juridique flou renvoyant à cette catégorie d’Etat qualifiée par les chercheurs d’Etats de facto, para-states ou quasi-states, pseudo-states ou encore unrecognized states. Peut-on qualifier le Somaliland d’Etat alors qu’il n’est pas reconnu ? Selon une conception dite « constitutive » de la reconnaissance étatique, la formation d’un Etat n’est complète qu’avec l’existence d’une population, d’un gouvernement et d’un territoire mais aussi de la reconnaissance de cet Etat par les autres Etats du système international. Ainsi, la reconnaissance n’est pas qu’un simple acte déclaratif mais un élément essentiel de l’existence de l’Etat.

L’affirmation de la souveraineté est un enjeu majeur pour la construction des Etats. D’autant que même leur souveraineté interne est remise en cause. Robert Jackson[xxi] parle d’une « souveraineté négative » (negative sovereignty) » pour qualifier cette déliquescence de la souveraineté. Et John Stuart Mill montre que la liberté n’était pas possible dans un Etat conglomérat artificiel de deux ou plusieurs communautés distinctes dont l’une domine les mécanismes gouvernementaux. Ainsi, selon Jok Madut Jok, sous-secrétaire au ministère de la Culture et de l’Héritage du Gouvernement du Sud-Soudan, le Soudan du Sud ne serait pour l’instant qu’une expression géographique. Le gouvernement du nouvel Etat devra relever le défi de gérer 70 groupes et ethnies différents. Des groupes toujours en conflits, puisque le SPLA a volontairement ethnicisé sa gestion de la sécurité. Or le SPLA est passé d’armée rebelle à armée nationale avec l’accession à l’indépendance. Pour Marc-André Lagrange : « cette stratégie s’inscrit dans une gestion à court terme de la construction de l’appareil d’Etat sud-soudanais où le référendum de 2011 est une fin en soi et non une étape dans la construction de l’indépendance (…) SPLA et SPLM ont bien du mal à cacher leur penchant pour un régime autoritaire à parti unique calqué sur celui de Khartoum mais aussi et surtout sur les modèles  politico-économiques de leurs alliés rwandais et ougandais au sein desquels armée et origine ethnique jouent un rôle prépondérant. »[xxii].

Ainsi, la menace de perte de souveraineté interne et/ou externe, après la sécession, est prétexte à une confiscation des pouvoirs par les acteurs qui ont dominé la lutte pour l’indépendance tant en Erythrée que ce qui semble se profiler quelques mois après la déclaration d’indépendance au Soudan du Sud. Ces mots font échos à ceux de Bertrand Badie : « Une élection n'a de sens que si elle est approuvée comme mode de régulation politique par tous ceux qui y participent. Autrement dit : pas d'élection sans démocratie instituée, pas de démocratie possible sans Etat installé, et pas d'Etat concevable sans nation construite autour d'un contrat social.»

 

Les dynamiques sécessionnistes sont donc longues, souvent violentes et brutales : dix ans de guerre pour le Somaliland, trente ans pour l’Erythrée, presque autant pour le Soudan du Sud. L’existence de trois dynamiques sécessionnistes dans cette région du monde, dont deux reconnues par la communauté internationales, est surprenante. Elle met en évidence une contradiction majeure de cette communauté depuis le milieu du XXème siècle : entre, d’une part, le principe normatif nationaliste c’est-à-dire le principe selon lequel tout peuple ou groupe ethnique (le sens large du terme « nation ») a le droit d'avoir son propre État souverain[xxiii], bien qu’il ait été limité aux cas de décolonisation, et, d’autre part, le principe d'inviolabilité de l'intégrité territoriale de tous les États existants, principe consacré par l’Organisation de l’Union Africaine dans sa Charte en 1963. Cette contradiction est particulièrement bien illustrée dans le cas de la Corne de l'Afrique, où deux trajectoires sécessionnistes ont abouti à l'application du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, tandis que le Somaliland n'en bénéficie toujours pas.

 

 



[i] Patman (R.), The Soviet Union in the Horn of Africa, Cambridge University Press, 1991, cité par Roland Marchal, “L’invention d’un nouvel ordre regional”, Politique africaine, n°50, juin 1993, p.2 

[ii] Bayart (Jean-François), L’historicité de l’Etat importé, Les Cahiers du CERI, n° 15, 1996

[iii] Rosière (Stéphane), « La fragmentation de l’espace étatique mondial. », L'Espace Politique [En ligne] , 11, 2010-2, mis en ligne le 16 novembre 2010, Consulté le 01 décembre 2011. URL : http://espacepolitique.revues.org/index1608.html 

[iv] Haas (Ernest), The uniting of Europe, Stanford University Press, 1968, p.16

[v] Buchanan (Allen), “Recognitional legitimacy”, Philosophy and Public Affairs, 28 (1), 1999, p.62

[vi] The Constitution Of The Republic Of Somaliland, (en ligne), consulté le 19 juillet 2011, http://www.somalilandlaw.com/Somaliland_Constitution/body_somaliland_constitution.htm#_edn7

[vii] Somaliland National Referendum: Final Report of the Initiative & Referendum Institute's Election Monitoring Team, Citizen Lawmaker Press, Washington, D.C. 27 juillet 2001, 138p.

[viii] Bartkus (Viva Ona)  The Dynamic of Secession, Cambridge University Press, 1999, 276p

[ix] Renan (Ernest), Qu’est-ce qu’une nation ?, Paris, Calmann-Lévy, 1882 ; Anderson (Benedict), Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1991.

[x] Huntington (Samuel), Political Order in Changing Societies, New Haven, Yale University Press, 1968.

[xi] Langues et identité ",  Le Soudan contemporain, dir. Lavergne (Marc), Paris, Karthala-Cermoc, 1989.

[xii] Kasfir (Nelson), « Peace-Making and Social Cleavage in Sudan », in V. Montville (ed.), Conflict and Peace-Making in Multi-Ethnic Societies, New-York, Lexington Books, 1990, p.363-387

[xiii] Foucher (Michel), Fronts et frontières : Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1991

[xiv] Mussolini a attaqué l’Éthiopie en 1935 : Éthiopie, Érythrée et Somalie ont alors été réunies dans l’Afrique-Orientale italienne. L’armée britannique, pendant la Seconde guerre mondiale, a chassé les Italiens et restauré l’autorité du négus (titre donné au souverain éthiopien : negus nagast qui signifie « roi des rois »).

[xv] Imbert-Vier (Simon), «Invention et réalisations de la frontière djibouto-érythréenne », Africa, 2009, vol. 64, no1-2, pp. 105-119.  Pour une présentation de la position djiboutienne on lira avec intérêt le rapport rédigé par le ministère djiboutien des affaires étrangères : "La souveraineté de Djibouti sur le Ras Doumeira et l'île de Doumeira. Faits et bien-fondé", MAECI, décembre 2009, 79p.

[xvi] Notons que pour la première fois, un gouvernement bombarde et rase pratiquement deux villes de son pays

[xvii] Le Houerou (Fabienne), Ethiopie-Erythrée : frères ennemis de la Corne de l’Afrique, Paris, L’Harmattan, 2000, p.49.

[xviii] Alex de Waal, " Exploiter l'esclavage : droits de l'homme et enjeux politiques ", Politique africaine, n° 66, juin 1997.

[xix] Lagrange (Marc-André),  « Une stratégie contre-insurrectionnelle victorieuse ? Les insurrections de 2010 dans la province du Jonglei, au Sud-Soudan », Notes de l’IFRI, juin 2011, p.6

[xx] Pool (David), From Guerrillas to Government: The Eritrean People’s Liberation Front, Ohio University Press, 2001

[xxi] Jackson (R. H.), Quasi-states, Sovereignety, International Relations and the Third-World, Cambridge University Press, 1990

[xxii] Op. Cit., Lagrange (Marc-André),  « Une stratégie contre-insurrectionnelle victorieuse ? Les insurrections de 2010 dans la province du Jonglei, au Sud-Soudan », p.18

[xxiii] Buchanan (Allen), « Les conditions de la sécession », Philosophiques, vol. 19, n° 2, 1992, p. 159-168. Ce principe du « droit des peuples » est concrétisé par la charte des Nations Unies de 1945 : « tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. »

 

Résumé :

« Une métaphore politique », c’est en ces mots que R. Patman décrivait les Etats de la Corne de l’Afrique et leurs trajectoires. La naissance d’un nouvel Etat au Sud du Soudan, transforme une nouvelle fois la géographie politique de la Corne de l’Afrique. La multiplication du nombre d’Etats, et donc de frontières, est un des paradoxes de la période post-Guerre froide, marquée par la globalisation et l’abolition des frontières. Ce constat est particulièrement vrai dans la Corne de l’Afrique, lieu des deux dernières naissances d’Etats internationalement reconnues. L’Erythrée, le Somaliland et le Soudan du Sud ont choisi par la sécession la forme la plus radicale d'autodétermination. Ces nouvelles entités remettent en question l’équilibre régional, bien que ce soit au nom de la paix et de la stabilité qu’elles aient vu le jour. Pourquoi ces entités ont-elles fait sécession ? Assistons-nous à une fragmentation politique illimitée de la Corne de l’Afrique ?

 

R. Patman describes the states in the Horn of Africa, and their trajectories, as a "political metaphor". Once again, the birth of a new state in South Sudan, reshaped the region's political geography. More states means more borders, this is one of the paradoxes of the post-Cold War era, in a context of globalization. This is particularly strinking in the Horn of Africa, where the last two international State recognitions took place. Eritrea, Somaliland and South Sudan have chosen the most radical form of self-determination. Albeit they have been created in the name of peace and stability, these new entities are challenging the regional balance. Why these entities seceded ? Are we witnessing an unlimited political fragmentation of the Horn of Africa?

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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 02:43

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Petit Dictionnaire énervé de la mafia (Acheter)

 

De A comme "Accumulation du capital" à Z comme "Zoomafia", 152 définitions
mafieuses.
RIZZOLI Fabrice - les Editions de l'Opportun - Paris - 2012 - 210 pages

Fin connaisseur de l'Italie et de son économie souterraine, Fabrice Rizzoli enquête sur les mafias depuis de nombreuses années. Chercheur, il met sa rigueur à notre service pour que nous puissions y voir plus clair dans le décryptage des mafias qui aiment à oeuvre dans l'ombre pour plus d'efficacité. Puissance, violence, culte du secret, sens de l'honneur, grandes familles se côtoient sans vergogne dans ce dictionnaire énervé particulièrement éclairant. Une lecture passionnante d'un phénomène mondiale et une visite inquiétante dans les coulisses de la planète mafieuse.

Préface Mario Vaudano, magistrat Italien, Introduction de Nando Dalla Chiesa, professeur de sociologie du crime organisé à l'université de Milan et postface de Jacques Soppelsa, Président honoraire de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne et Professeur de Géopolitique en Sorbonne et à l’Institut des Hautes Études Internationales de Paris :

Rappelons tout d’abord que la géopolitique, discipline créée par l’Allemand Friedrich Ratzel en 1897, et popularisée notamment dans les enceintes universitaires puis politiques par l’Écossais Halford McKinde ou le Français Emmanuel de Martonne, à l’aube du xxe siècle, se définit aujourd’hui comme « l’analyse des interactions entre le pouvoir politique et ses structures, d’une part, l’espace stricto sensu, d’autre part ».
Dans ce contexte, ladite discipline tente de relier entre eux les principaux facteurs dynamiques rendant compte de l’organisation du monde divisé en États et en organisations supra étatiques, à un moment donné. Et dans leurs approches, les géopoliticiens distinguent, certes un peu arbitrairement, des « tendances lourdes » (fondamentalement liées à la Géographie et à l’Histoire) et des « variables » qui, par essence, sont strictement ancrées dans le temps. Au-delà de ces définitions, la géopolitique a vu progressivement s’élargir le champ de ses analyses et ses sources d’intérêt portent désormais sur un grand nombre de secteurs.
Aujourd’hui, la Géopolitique ne peut faire l’impasse sur la gamme croissante de défis qui affectent la planète à l’heure de la mondialisation.
Parmi ces défis, la criminalité organisée en général, et les activités mafieuses en particulier, occupent à nos yeux, hélas, une place de choix, au même titre, nones volens, que la pérennisation des conflits inter-étatiques et intra-étatiques, le terrorisme international, les effets collatéraux de la saga du nucléaire ou l’aggravation de la fracture entre le Nord et le Sud.
En la matière, les dernières décennies sont en effet illustrées  par la conjugaison de deux processus aux conséquences  capitales : la banalisation des activités illicites d’une part, leur internationalisation croissante, d’autre part. Banalisation : désormais, la plupart des structures mafieuses sont actives dans une multiplicité de domaines et les « spécialisations » de naguère, héritées de l’Histoire ou du déterminisme géographique, sont reléguées au rang de souvenirs. Quant à l’internalisation, les mass medias démontrent chaque jour qu’aucune partie du globe n’est, de facto, épargnée par le fléau de la criminalité organisée.
Il y a quelques années, Alfred Sauvy, face aux dangers  d’une troisième guerre mondiale (l’apocalypse nucléaire) évoquait un péril, à ses yeux plus grave encore : « un rongeur nommé surpopulation » ! Mais aujourd’hui, nonobstant les conséquences indéniables du boom démographique de moins en moins contrôlé, le fléau le plus important pourrait revêtir, à l’échelle mondiale, la parure multiforme et ubiquiste de la pieuvre des réseaux mafieux.
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