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  • : La géopolitique par Jacques Soppelsa
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Cv Jacques Soppelsa

Agrégé de géographie , Docteur d'Etat ,et Professeur de géopolitique à l'université Paris I (Panthéon-Sorbonne). Retrouvez le Cv résumé en cliquant sur le lien suivant : Jacques Soppelsa

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Publications

1971 : Les Etats Unis (PUF)
1972 : Géographie Universelle (2 tomes) Livre du mois
1973 : Le Moyen  Orient (3 tomes) Mang
1975 : L'économie des Etats Unis (Masson). Livre du mois
1976 : La Géorgie méridionale et le Vieux Sud des Etats Unis (thèse)
1979 : Les grandes puissances (Nathan)
1980 : Géographie des Armements (Masson) Livre du mois
1981 : Histoire du Far West (Larousse  BD) 32 facsicules en coll.
1982 : La Terre et les hommes (Belin)
1984 : Des tensions et des armes (Publications de la Sorbonne)
1986 : Lexique de  Géographie Economique (en coll  Dalloz)
1988 : Lexique de Géopolitique (Dir. Dalloz)
1992 : Géopolitique de 1945 à nos jours (Sirrey)
1994 : La Patagonie (en coll. Autrement)
1995 : Los Frances en Argentina (en coll .Zago)
1996 : La dictature du rendement (Ellipses)
1997 : Dix mythes pour l'Amérique (Colin)
1999 : la démocratie américaine (Ellipses)
2001 : Géopolitique de l'Asie Pacifique (id)
2003 : Le Dialogue régional en Amérique Latine (Ellipses)
2005 : Les Etats Unis .Une histoire revisitée (La  Martinière-.Le Seuil)
2006 : "Dix morts en sursis" -Roman de Géopolitique fiction- Editions du Club Zero
2008 : Géopolitique du monde contemporain (en coll.) (Nathan)

2009 : Les sept défis capitaux du Nouvel Ordre Mondiale

2010 : Dictionnaire iconoclaste de l'immigration

2011 : Géopolitique et Francophonie

2012 : Louis XVII, La piste argentine

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 11:45

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que son auteur

 

Le « Printemps arabe », version arabe des fameuses « révolutions de velours » des années 2000 en ex-Union soviétique, a été initié il y a deux ans déjà par des jeunes « bloggeurs » familiers des réseaux sociaux et adeptes de la « révolution par action civile » chère au théoricien de la révolte non-violente, le professeur Gene Sharp1et mise en application pour la première fois dans les années 1980 par le syndicat chrétien de Lech Walesa, Solidarnosc, qui parvint à faire vaciller sans violence la dictature communiste du général Jaruzelski.

Au début de ce processus « révolutionnaire », au départ pacifique et assez laïque, l’idée dominante était que le « printemps arabe » allait inaugurer une nouvelle ère démocratique, et que les sociétés civiles arabes étaient désormais assez « mûres » pour sortir à la fois du fatalisme de la dictature corrompue et de la tentation de l’islamisme radical. Dans un second temps, lorsque les mouvements islamistes « modérés » ont commencé à imprimer leur marques et ont mélangé leurs « Allah Ouakbar » et leurs slogans islamiques aux appels laïques des premiers révolutionnaires bloggeurs, les médias occidentaux ont continué à chanter les louanges des révolutionnaires et ont vu dans les manifestations des jeunes avides de justice, de dignité, de démocratie et de transparence, une formidable occasion à la fois de mettre fin à des dictatures corrompues, qui justifiaient leur tyrannie avec le prétexte souvent démagogique et facile du « danger islamiste », et de réconcilier des forces jadis opposées et persécutées: d’un côté les laïques, les syndicalistes, les progressistes, et les libéraux, très présent notamment dans les débuts de la « révolution du Jasmin » en Tunisie et dans le mouvement du « 14 février au Maroc », et de l’autre, des « libéraux-conservateurs musulmans, des religieux et des islamistes. Par la magie du « printemps arabe », toutes ces forces hétérogènes et souvent opposées entre elles idéologiquement et historiquement, allaient désormais être capables de vivre en harmonie à la faveur d’élections libres permises par la chute des dictateurs.

Selon cette thèse optimiste, pour ne pas dire idyllique, le « printemps arabe  » aurait « vaincu » le salafisme jihadiste plus efficacement que les assauts contreproductifs des GI’s américains contre Al-Qaïda en Irak, en Afghanistan ou au Pakistan. Dans les pays qui ont déjà connu des élections libres (Tunisie, Egypte, Maroc), tout comme dans la Libye, libérée  », la « menace islamiste » serait désormais un « fantasme » de partisans du choc des civilisations ou de « sionistes ». Car la violence passée ou présente des islamistes du GIA algérien, de la nébuleuse d’Al-Qaïda, du Hamas à Gaza, etc, ne serait, en fait, qu’une réaction à la violence première des dictatures militaires anti-islamistes de Ben Ali, Moubarak, Assad ou Kadhafi, ou des « sionistes » et des « croisés » américains. De sorte que la chute de ces dictateurs plus ou moins laïques et l’instauration de régimes démocratiques issus des révolutions auraient permis l’éclosion d’une nouvelle voie médiane, ni laïque « à l’occidentale », ni islamiste à la Al-Qaïda : celle de l’« islamisme démocratique », voie incarnée par le parti de la Justice et du Développement au pouvoir en Turquie (AKP) et par les branches modernistes des Frères musulmans, considérés comme des « modérés » face aux salafistes radicaux ou terroristes.

 

Raison garder

 

Avec le recul dont nous disposons au printemps 2013, c’est-à-dire après l’accession au pouvoir de partis islamistes proches des Frères musulmans en Tunisie, au Maroc et en Egypte, c’est une vision de la situation bien moins idyllique et romancée qui domine. Non seulement les élections qui ont eu lieu en Tunisie, au Maroc et en Egypte, entre octobre 2011 et janvier 2012, consacré partout la défaite des progressistes laïques et des manifestants libéraux de la « première heure », moins puissants, moins organisés et moins populaires que les islamistes, révolutionnaires de la « deuxième heure », abreuvés de pétrodollars du Qatar, du Koweït ou d’Arabie saoudite. Mais les laïques-progressistes et les libéraux ont été évincés pratiquement partout au profit de partis islamistes plébiscités pour leur programmes anti-corruption, leur actions sociales et parce qu’ils répondaient aux préoccupations de tous ceux qui pensent que l’islam politique est « LA » solution.

En Tunisie, lors des élections de l’Assemblée constituante du 23 octobre, les progressistes et les libéraux ont été battus par les islamistes d’Ennahda, forts de 40 % des suffrages, et ont choisi dans leurs rangs l’ex premier ministre Jebali (remplacé depuis par Ali Larayedh), qui se réfère — comme son mentor Rached Ghannouchi, leader du mouvement — au « modèle  » islamiste turc et jure qu’Ennahda est devenu un parti démocratique qui n’imposera pas la charià. Il est vrai qu’enTunisie, les islamistes doivent composer avec une société sécularisée, où les femmes bénéficient d’un statut et d’un rôle socio-politique unique, puis avec des forces progressistes attachées aux acquis hérités du despote éclairé Habib Bourguiba, le père de la Tunisie post-coloniale (1956).

Il est également vrai qu’en Tunisie, le progrès est favorisé par une faible population, largement alphabétisée2et dont le taux de natalité est l’un des plus bas du monde arabe. Mais on est tenté derester prudent lorsqu’on découvre la prose du chef de l’islamisme tunisien « modéré  ». Celui-ci, en effet, dans son ouvrage Les libertés publiques dans l’État islamique3, rappelle que la charià ne sera pas rétablie mais qu’elle n’en demeure pas moins « lasource principale de toute législation ». Et d’ajouter que « le rôle d’un chef d’État est d’accomplir la religion et d’éduquer l’oumma selon l’islam »…

Certes, on peut répondre qu’Ennahda a changé. Mais dans une interview assez récente, datant d’octobre 20054, le même Rached Ghannouchi rendait encore hommage au « savantisme du cheikh Youssef El-Qaradaoui  », le célèbre prédicateur salafiste d’al-Jazira, auteur de fatwas justifiant les attentats suicides, les appels à la destruction d’Israël, la haine envers les Juifs et les chrétiens, sans oublier, bien sûr, l’assassinat des « apostats »5. A propos d’Ennahda et du danger de destruction des acquis du bourguibisme en Tunisie, l’ouvrage de l’ancien ambassadeur tunisien à l’Unesco et ancien opposant à Ben Ali, Mezri Haddad, La face cachée de la révolution tunisienne, Islamisme et Occident, une alliance à haut risque, est riche d’enseignements. L’auteur, qui est également un philosophe et un fin analyste politique, ne cesse depuis des années d’alerter l’opinion publique internationale sur les procédés subversifs des mouvements islamistes maghrébins issus des Frères musulmans qui tentent, comme leurs homologues turcs, d’utiliser l’Occident et la démocratie pour mieux combattre les valeurs de la laïcité et ainsi arriver « par étapes » à leurs fins : l’application progressive de la Charià.

Parallèlement au risque de confiscation progressive de la démocratie par les Frères musulman, dénoncé par les laïques, la Tunisie post-benaliste est confrontée depuis la chute de Ben Ali, à une dérive violente et une montée sans précédent de l’insécurité imputable notamment à des groupes islamistes salafistes souvent jihadistes, qui représentent l’aile la plus violente et incontrôlable de la révolution, mais qui entretient des rapports souvent ambigues avec le parti des Frères musulman qui n’ose pas les réprimer et les laisse quadriller des villes et des quartiers entiers en toute impunité, de peur de perdre la base électorale islamiste

d’Ennahda. C’est dans ce contexte de relative impunité des islamistes radicaux que de nombreux athées, progressistes, leaders ou intellectuels laïques sont régulièrement menacés ou pris pour cibles par les Salafistes et certaines milices comme les « protecteurs de la révolution » qui ont fait assassiner le 18 octobre 2012 le leader du mouvement politique néo-bourguibiste laïque Lofti Lagdh, et que l’on soupçonne d’avoir participé à l’assassinat de l’autre grand opposant anti-islamiste de gauche, Chokri Belaid, tué le 6 février 2013.

 

Au Maroc, lors des élections du 25 novembre, le Parti de la Justice et du Développement (PJD), avec 107 sièges, a ridiculisé les forces laïques et réalisé le double du score du parti nationaliste Istiqlal. Le PJD est aujourd’hui à la tête d’un gouvernement de coalition, comme en Tunisie, et bénéficie des réformes constitutionnelles (Premier Ministre responsable devant le Parlement et doté de pouvoirs renforcés) octroyées par le roi, qui a nommé Premier ministre Abelilal Benkirane, l’homme fort du PJD. Certes, Benkirane, qui représentait l’aile dure du mouvement islamiste dans les années 1970-19806, jure lui aussi qu’il ne rétablira pas la charià, ce que voudrait pourtant la « base » militante. Mais cet homme, connu pour ses déclarations populistes, doit répondre à la « demande d’islamisme » des masses qui ont voté pour son parti. Benkirane est, d’ailleurs, apprécié par elles en raison des batailles rétrogrades, voire obscurantistes, qu’il a menées: en 2004, par exemple, il avait dénoncé la réforme royale du code de la famille (moudawana), qui repoussait l’âge légal de mariage pour les femmes de 15 à 18 ans, limitait la polygamie et interdisait la tutelle du père ou du frère sur les femmes. Il est connu, aussi, pour son refus de la liberté de croyance, ses croisades contre les laïques, contre les prosélytes chrétiens et contre ceux qui veulent dépénaliser la consommation de nourriture durant le ramadan. En 2010, il avait même tenté de faire interdire la présence du chanteur pop Elton John, accusé de « risquer d’encourager l’homosexualité au Maroc  » 7… Comme leurs homologues tunisiens ou égyptiens, les libéraux et laïques marocains estiment que « leur révolution » a été dérobée par le PJD. Et ils ont justifié le boycott des élections de fin novembre par le fait que le PJD et le roi Mohamed VI (plus largement le pouvoir du « Makhzen »8se seraient alliés pour leur couper l’herbe sous le pied et, ce faisant, empêcher une désacralisation de la monarchie et une laïcisation du royaume.

En Égypte, lors des législatives des 28 novembre 2011 et du 12 janvier 2012, les islamistes des partis Liberté et Justice (PLJ, frères-musulmans), Nour (salafistes) et Wassat (« islamistes modérés »), ont écrasé le Bloc égyptien libéral, avec plus de 71 % des voix. Pour les scrutins à venir, les islamistes demeurent les grands favoris des sondages et les maîtres du jeu électoral. Atout supplémentaire : ils sont d’ailleurs fortement épaulés par l’État-parrain des Frères musulmans, le Qatar, qui leur envoie des millions de dollars. Il est vrai que, depuis soixante ans, les vrais dirigeants de l’Égypte ont toujours été les militaires (qui contrôlent, comme en Turquie, une large part de l'économie du pays)9. Il est vrai, aussi, qu’ils ne se retireront jamais du pouvoir d’eux-mêmes, d’autant qu’ils sont les derniers garants de l’unité de l’Etat et des alliances stratégiques avec les Etats-Unis et Israël, face aux desseins théocratiques et antisionistes des islamistes qui voudraient, même s’ils disent à l’occasion le contraire, une rupture avec ces deux Etats honnis. Mais à la différence de la Turquie, dont l’élite militaire demeure laïque et totalement hostile aux islamistes, l’armée égyptienne est depuis longtemps travaillée par des composantes très pro-islamistes. Elle a même accompagné, depuis Nasser, le processus de réislamisation des institutions, de la justice et de l’éducation, tout en éliminant l’opposition laïque et libérale, afin qu’il n’y ait plus d’espace politique entre elle et les islamistes radicaux… Durant l’été 2012, l’alliance tactique contractée un temps entre l’armée issue de « l’ancien régime » et les Frères musulmans a abouti à la victoire des Frères musulmans et du Président Mohammed Morsi sur le pouvoir militaire, qui a finalement accepté la nouvelle constitution proposée par les islamistes, puis surtout la nomination d’un nouveau chef des armées plus favorable à la Confrérie, en la personne de Abed Fattah al-Sissi.

Du côté de la Libye post-kadhafi, la « révolution pacifique » ne l’est pas restée longtemps. Faute d’armée réelle et de contrepoids efficaces, les composantes islamistes de la rébellion exigent que leur victoire militaire se concrétise politiquement. Certes, les protagonistes de la « Nouvelle Libye  », notamment le Conseil National de Transition, assurent que « l’islam libyen  », de rite malékite, encadré par la grande confrérie des Sénoussis, jadis apparentée à l’ex-famille royale libyenne, est « tolérant  ». Mais cette vision est contestable car les Senoussis sont influencés par le wahhabisme saoudien, promoteur du salafisme le plus obscurantiste dans le monde. Certes, le 7 juillet 2012, un Congrès général national a été élu et s’est traduit par la surprise de la victoire des modérés de l’Alliance des Forces Nationales puis de l’accession au pouvoir du Premier Ministre Ali Zeydan en octobre 2012. Mais en tant qu’ancien Proche des Frères musulmans du PJD, Zeydan a dû immédiatement rassurer les islamistes en maintenant en place la Charià, dans sa vision orthodoxe, comme source de la constitution, des lois et de la jurisprudence, ce qui n’est pas forcément un gage de liberté de conscience et de progressisme…

En réalité, si l’on peut rester assez confiants dans l’avenir de la Tunisie et du Maroc, où, malgré la menace représentée par les groupes salafistes et les milices qui agressent régulièrement des laïques et des opposants progressistes, car il y existe de vrais contrepoids nationaux laïques et modérés (soufisme, monarchie, forces laïques) face aux islamistes, il y a de quoi en revanche être inquiet lorsqu’on observe le « cas libyen », où l’Etat n’existe pas, où le gouvernement central ne parvient pas à désarmer les milices et les clans rivaux. Car ce pays, dépourvu de tradition nationale unitaire, est aux mains de tribus rivales et comporte trois « pays » distincts : la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan. Et à la différence de la Turquie, où l’armée kémaliste et nombre de partis de gauche ou nationalistes très laïcistes demeurent fortement opposés aux islamistes, en Libye les partisans de la chariàne rencontreront pas ce type d’obstacles militaires ou civils. L’islam politique y demeure, en effet, l’unique ferment d’identité et d’unité qui soit capable de transcender les clivages régionalistes et tribaux. Des individus inquiétants comme le « gouverneur militaire » de Tripoli, Abdelhakim Bel-Hadj, ancien combattant en Afghanistan et proche d’Al-Qaïda en Irak jusqu’en 2005, sont là pour démentir de facto les belles déclarations du philosophe français Bernard Henri Levy, grand initiateur de la guerre en Libye contre Kadhafi, sur la « démocratie libyenne ouverte  » et « l’islam libyen tolérant  »10. Tout comme les attentats islamistes contre les ambassades américaine (14 septembre 2012) et française (23 avril 2013), qui ont démontré une fois de plus le pouvoir de nuisance des groupes jihadistes plus ou moins proches d’Al-Qaïda et des Jihadistes maliens et subsahariens voisins, puis surtout la faiblesse du gouvernement central et de son semblant d’armée impuissante à faire rentrer dans le rang les milices D’ailleurs, depuis la chute de Kadhafi, les clans rivaux, tous plus ou moins islamistes, n’ont toujours pas désarmé, s’entretuent et refusent de se soumettre au pouvoir central, lequel ne contrôle ni le territoire national ni l’armée, mise en échec par les milices qui assassinent sans procès les anciens membres du régime de Kadhafi.

 

 

 

L’exception algérienne


Enfin, notre tableau serait incomplet sans mentionner le cas algérien, où les islamistes étaient donnés largement vainqueurs des élections législatives du 10 mai 2012, sachant que les islamistes proches des Frères musulmans étaient déjà associés au pouvoir militaire et représentés au Parlement et dans les ministères depuis le début de « l’ère Boutéflika », l’homme qui a mis fin à la guerre civile algérienne en amnistiant et libérant des prisons des milliers d’islamistes ;radicaux au nom de la « Concorde civile ». Mais ce sont les deux partis proches du pouvoir et des militaires, le FLN et son allié RND (Rassemblement National démocratique) qui ont remporté les élections, de la sorte que le statu quo est resté, l’incertitude majeure demeurant la succession de Boutéflika, vieux et malade… En outre, les attentats islamistes et prises d’otage, d’Imenas perpétrés le 18 janvier 2012 par le groupe dissident d’AQMI (« les signataires du sang ») du chef jihadiste Bolmokhtar, dans le Sud de l’Algérie, non loin du théâtre d’intervention militaire franco-tchadien au Nord Mali, ont mis en évidence le fait que malgré sa relative stabilité depuis la fin de la guerre civile et le fait qu’elle ait échappé au chaos révolutionnaire, l’Algérie demeure encore vulnérable à la capacité de nuisance des mouvements terroristes, surtout dans un contexte d’intervention française au mali voisin, que l’Algérie a parfois contribué à destabiliser (pour empêcher la création d’un Nord Mali-Azawad mauro-touareg) en appuyant des groupes islamistes radicaux comme Ansar Dine...


Quid de la Syrie ?

 

En Syrie, la « révolution en marche  » est tout aussi singulière. Sa population est bien plus hétérogène que celle de la Tunisie, car les minorités ethniques et religieuses (Kurdes, chrétiens, alaouïtes, druzes, etc) atteignent près de 30 %. Et à la différence de l’Égypte, où la minorité (chrétienne copte) est persécutée par une majorité de Sunnites arabes, en Syrie c’est une minorité encore plus faible numériquement, les Alaouïtes (adhérant au parti nationaliste arabe Baas) qui domine, depuis les années 1970, une majorité de sunnites souvent gagnés aux revendications islamistes. Ainsi, dans un contexte de répression croissante, a été créé, avec l’appui de puissances sunnites comme la Turquie et les monarchies du Golfe, un Conseil National Syrien (CNS), puis une « Coalition Nationale », présidée par Al-Khatib avant sa

démission début 2013, sur le modèle libyen, lequel tente de fédérer les trois grandes tendances de l’opposition à Bachar al-Assad : les nationalistes, qui incluent des dissidents issus de toutes les confessions ; les libéraux, très minoritaires sur le terrain ; et les islamistes, majoritaires au sein de la population sunnite — désormais largement opposée au parti laïc Baas associé aux « infidèles alaouïtes »11. Dans une interview accordée au site kurde Kurdwatch12, le porte-parole des Frères musulmans syriens, Zuhayr Salim, a rappelé que son mouvement est hostile à l’idéologie laïque-nationaliste du Baas et que son objectif est de « créer un Etat islamiste pour tous, Arabes, Kurdes, Turcs, Circassiens, et tous les autres qui vivent ici ». Par ailleurs, des légions de Salafistes Jihadistes sont de plus en plus présentes en Syrie au sein de la rébellion. On peut citer notamment le Front al-Norsa, très lié à Al-Qaïda en Irak (et Al Qaïda dans la Péninsule arabique, AQPA)13, qui a prêté allégeance à Al-Qaïda le 10 avril 2013. Rappelons aussi que l’on a retrouvé en Syrie, un groupe jihadiste commandé par Mohammad al-Zawahiri, le propre frère du chef d’Al-Qaïda, Ayman Zawahiri. Ces faits montrent que l’opposition islamiste au régime alaouïte-baassiste est de plus en plus incontrôlable. Certes, on ne peut nier que le régime de Bachar al-Assad pratique une répression sanglante et que la violence est depuis des années surtout le fait du parti Baas et du clan au pouvoir. Toutefois, la tournure prise par les évènements ces derniers mois et la part de plus en plus importante prise par les salafistes jihadistes au sein de la rébellion syrienne anti-Baas laissent augurer un scénario de guerre civile entre islamistes et bassistes/alaouites. Or cette guerre civile n’est pas prête d’être contenue par une « communauté internationale rendue impuissante par les vétos russe et chinois mais aveuglée ou fascinée, comme ailleurs, par ces islamistes sunnites qui utilisent les mots démocratie et révolution pour mieux imposer – par étapes- leur vision tout aussi totalitaire de la société fondée sur la charià et le mythe du Califat.

 

« Mauvais » révolutionnaires chiites versus« bons » révolutionnaires sunnites

 

Etonnamment, alors que l’Occident a tout fait pour déloger par la force des bombes de l’OTAN le régime nationaliste de Muammar Kadhafi en Libye pour aider les rebelles islamistes sunnites à accéder au pouvoir, puis de même que les Etats du Golfe sunnites et les Occidentaux ont exigé le départ de tous les dirigeants arabes qui étaient en guerre avec les islamistes sunnites (les “bons” islamistes), en revanche, ce même camp occidental-sunnite orchestre ou tait la répression, par les monarchies pétrolières sunnites du Golfe, des “mauvais” islamistes: les révolutionnaires chiites. Rappelons que ceux-ci sont majoritaires à Bahreïn (70%), où une dynastie pro-saoudienne issue de la minorité sunnite (30%) les réprime chaque jour dans l’indifférence générale. Ces opposants chiites réclament simplement des libertés et une égalité de traitement car les chiites sont traités comme des inférieurs dans ce pays. Pour couvrir ou justifier ce traitement des Chiites de Bahreïn, le Conseil de Coopération du Golfe (CCG), dominé par l’Arabie saoudite - elle-même persécutrice de sa minorité chiite - accuse l’opposition chiite de Bahreïn et d’ailleurs dans le Golfe, d’être manipulée par la République islamique iranienne, ce qui n’est pas toujours exact. Le CCG se pose ainsi en défenseur du “monde libre” face au danger que représenterait un Iran chitte détenteur du feu nucléaire qui étendrait son influence, déjà grandissante au Liban (dominé par le Hezbollah chiite pro-iranien), de l’Irak (en grande partie aux mains des chiites, majoritaires, 60% de la population), aux régions chiites rebelles du sud-est de l’Arabie saoudite (qui regorge de puits de pétrole...), de Bahreïn ou encore du Yémen, où vivent 45 % de Chiites.

D’évidence, dans les pays du Golfe, toute démocratisation réelle rime aisément avec secessionnisme ou révolution chiite. Il est également vrai que Téhéran a tout fait, depuis 1979, pour mobiliser ces minorités chiites “déshéritées” (mustadhafin, en perse), “humiliées” par les monarques sunnites alliés des Etats-Unis et de l’Europe. Mais l’amalgame Chiites=Iran ne tient pas toujours, loin de là, et sert souvent prétexte au néo-containment du monde chiite par les sunnites.

 

Le cas du Yémen

 

Au Yémen, par exemple, pays d’origine des grands parents d’Oussama Ben Laden, l’ex-Président Ali Abdallah Saleh, issu de la minorité chiite des Zaïdites, qui a accepté un plan de paix scellant son départ en échange d’une amnistie et d’élections libres, n’a jamais été un partisan de l’Iran chiite ou de la Révolution islamique de Khomeiny et était au

contraire un laïque et un nationaliste arabe classique, promoteur de l’unité nationale et ennemi juré tant des rebelles chiites indépendantistes que des islamistes sunnites ou des sécessionnistes du sud. Les islamistes sunnites accusent l’ex-Président Saleh le Zaïdite (chiite) d’avoir en sous main toléré ou même favorisé la rébellion chiite, dite « houtiste », quand bien même ses coreligionnaires chiites lui reprochent au contraire de ne pas avoir soutenu cette révolte zaïdite du Nord. Saleh a donc autant payé son passé de dictateur que sa volonté de promouvoir un Yémen uni, désormais livré au chaos. Mais dans ce pays foncièrement tribal et fort divisé, le départ du despote (dont les membres de la famille et du clan détiennent encore les clefs du pouvoir sécuritaire du pays) n’a pas calmé les insurgés islamistes, les militaires dissidents ou les tribus rivales éprises de revanche. Ces derniers n’ont pas uniquement accusé Saleh d’avoir été un tyran mais, mais aussi d’avoir cessé, comme Kadhafi, de distribuer les mannes de la corruption aux chefs tribaux, d’avoir “collaboré” avec les Occidentaux “croisés” en matière de lutte contre Al-Qaïda, et enfin d’être un “mécréant”, coupable de violer les commandements de l’islam. Après avoir négocié le départ volontaire de Saleh, le Conseil de Coopértation du Golfe a obtenu, certes, l’organisation d’élections libres, mais celles-ci risquent de porter au pouvoir, comme ailleurs, des islamistes : ceux du parti sunnite al-Islah dominent déjà l’opposition du Forum Commun et se sont alliés, comme en Tunisie, aux révolutionnaires socialistes.

Dans ce pays,les jeunes démocrates de la « génération facebook» ne pèsent pas lourd face aux tribus rebelles armées et aux islamistes sunnites qui quadrillent le terrain et les mosquées. Rappelons que depuis 2004, les affrontements entre les insurgés chiites, le pouvoir et les groupes sunnites ont fait des milliers de morts dont personne ne parle aujourd’hui. Véritable bombe à retardement, le Yémen, pays pauvre ou la famine menace trois millions de personnes, est un des fiefs d’Al-Qaïda, qui partage avec les tribus hôtes les juteux trafics et les rançons liées aux prises d’otages. Force est donc de reconnaître que, comme ailleurs en zone chiite dominée par les Sunnites, les rebelles démocrates comptent surtout que s’ils sont sunnites et encouragés par les Occidentaux, d’une part, et les sunnites turcs ou arabes, de l’autre. Une victime chiite d’Arabie saoudite, du Bahreïn ou du Yémen semble donc compter « moins » qu’une victime sunnite de Syrie, au point que l’on ne parle pas d’elle. Telle est la grille de lecture cynique qui incite à se méfier de l’information manichéenne à l’œuvre dans les discours politiques et les médias depuis le début du « printemps arabe », lequel a vite tourné en « hiver islamiste ». Cette vision fortement orientée de la situation consiste grosso modo à soutenir et médiatiser le martyr ou les succès électoraux des « démocrates » sunnites (frères musulmans ou salafistes) anti-laïques et anti-chiites, dès lors que ceux-ci sont encouragés par Al-Jazira, l’Arabie saoudite, la Turquie néo-islamiste, l’Occident et le Qatar.

A contrario, cette représentation partielle et partiale vise à faire taire le martyr des rebelles chiites ou à discréditer les rébellions chiites et les formules laïques-nationalistes ennemis de l’islamisme sunnite (baas/alaouites syriens, partisans du bourguibisme et de Ben Ali en Tunisie, ou de Moubarak en Egypte, kémalistes en Turquie, etc), dès lors que celles-ci sont anti-occidentales, pro-iraniennes, pro-russes, pro-chinoises ou simplement tournées contre le leadership saoudien et les Frères musulmans. Pour ces raison, les victimes chiites massacrées par les despotes sunnites à Bahreïn, en Arabie saoudite ou au Yémen comptent moins que les victimes sunnites soutenues par les Frères musulmans, Al-Jazira, l’Arabe saoudite, le Qatar et les Occidentaux. Ce camp pro-occidental et pro-sunnite a par conséquent une indignation pour le moins sélective. Il canalise toutes ses efforts d’indignation en direction des régimes sunnites pétroliers et de leurs protégés des partis issus des Frères musulmans et des groupes salafistes anti-laïques et anti-chiites... Comment en effet expliquer autrement lefait que les pays de l’OTAN, qui ont bombardé la Libye et qui fustigent le régime alaouïte syrien (chiite) si sévèrement, demeurent au contraire si silencieux face aux répressions sanglantes et continuelles des manifestants chiites par lessoldats sunnites saoudiens envoyés à Bahreïn ou dans l’Est saoudien sur décision des monarchies sunnites du Conseil de Coopération du Golfe ?

 

Les islamistes « modérés » tunisiens et égyptiens nostalgiques du Califat...

 

Le thème du Califat est central au sein des mouvances islamistes. Et son invocation est commune aux Frères musulmans, aux salafistes ou aux islamistes turcs conservateurs de l’AKP, qui pleurent toujours son abolition en 1924 par Atätürk « l’apostat ». Plus significatif encore : ce mythe du Califat est, avec la charià, un point de convergence idéologique fondamental entre les islamistes « durs » (tendance « jihadiste » ou Al-Qaïda) et les « modérés » (Frères musulmans égyptiens ou tunisiens, AKP turc, PLJ égyptien, etc). C’est ainsi que l’ex Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, membre du parti islamiste Ennahda pourtant réputé modéré, n’a pas hésité à appeler de ses voeux le « sixième Califat islamique » 14lors d’un meeting prononcé à Tunis mi-novembre 2011. L’allusion, que Jebali dut démentir face aux indignations des laïcs, a inquiété les Tunisiens encore attachés aux acquis de la Tunisie de Habib Bourguiba, père de l’indépendance en 1956 : droits des femmes, sécularisation, liberté de conscience, ouverture à l’extérieur15, etc. En fait, les leaders islamistes tunisiens savent que leur base électorale et militante est plus radicale qu’eux. Leurs homologues égyptiens et même marocains tiennent, eux aussi, un tel double discours oscillant entre, d’une part, professions de foi démocratiques ou promesses en matière de protection des femmes et des libertés publiques et, d’autre part, allusions codées aux idéaux islamistes (charià, califat, lutte contre le « blasphème » et le prosélytisme; dénonciation de l’« impérialisme occidental », du « sionisme », chasse à l‘athéisme, etc). Il n’est pas inutile de se souvenir, par surcroît, que le mythe du Califat et de la Oumma islamique cher aux Frères musulmans et aux salafistes du monde entier est, également, au coeur de la Charte du Hamas. Or le fait même que le parti tunisien Ennahda, le parti turc AKP et les Frères musulmans du PJD marocain ou du PLJégyptien soutiennent depuis toujours le Hamas suffit à jeter une ombre suspecte sur leurs déclarations rassurantes en matière de la liberté de conscience, de promotion de la paix et d’inclination pour la démocratie.

 

« Islamisme modéré à la turque »16?

 

L’idée même d’opposer Frères musulmans (« démocrates musulmans, gentils, pro-occidentaux ») et « Salafistes » jihadistes (anti-démocrates, « mêchants », anti-occidentaux) est loin d’être toujours satisfaisante. Car les Frères musulmans arabes se réclament eux-même depuis toujours du salafisme, qui signifie le retour aux « Pieux ancêtres » et à la purification de l’islam face aux contaminations infidèles extérieures, tel que le théorisait Hassan al-Banna lui-même, le fondateur des Frères musulmans (1928) héritier du courant salafiste du XIXesiècle. Comment peut-on donc comparer à des « libéraux », à des « démocrates chrétiens », voire à des « conservateurs » — en d’autres termes, un centre droit européen — les idéologues obscurantistes et populistes qui ambitionnent de renverser les régimes laïques et « apostats » ? On nous répondra probablement que les islamistes issus de cette mouvance ont renoncé au Jihad, pourtant glorifié dans tous les textes de référence des Frères et des salafistes, et que la preuve de leur évolution « démocratique » réside dans leur participation aux premières élections libres. On nous rappellera, aussi, d’ailleurs qu’en Algérie, le26décembre 1991, dès le premier tour des élections législatives, le Front islamique du Salut obtint 188 sièges sur 231, et fut poussé de force dans le camp de la violence lorsque la junte algérienne et le Premier ministre d’alors, Si Ahmed, firent annuler arbitrairement sa victoire électorale. Plus de douze années plus tard, et après une guerre civile d’une extrême violence qui opposa la junte militaire algérienne aux islamistes terroristes issus du FIS, des GIA et du GSPC (devenu AQMI), l’Algérie semble d’ailleurs être revenue à la case départ, puis les islamistes des différents courants plus ou moins proches des Frères musulmans sont donnée largement vainqueurs des élections législatives de mai 2012.

Poursuivant la même idée selon laquelle l’islamisme politique est violent lorsqu’il est persécuté par les juntes militaires éradicatrices, on nous objectera enfin, qu’en 2005, à Gaza, le Hamas, mouvement terroriste sunnite issu des Frères musulmans et lié à la Syrie de Bachar al-Assad et à l’Iran de Mahmoud Ahmadinéjad, remporta largement les élections devant le Fatah (et, donc, l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas) et que, là aussi, cette victoire électorale ne fut pas reconnue, ce qui déclencha les violences interpalestiniennes et israélo-gazaouites que l’on sait?  

Inversement, pour alimenter la théorie des islamistes pacifiques et parfaitement démocrates en cas d’élections libres, on nous rappelle à l’envi que là où les islamistes purent accéder au pouvoir, comme l’AKP en Turquie - vainqueur de toutes les élections libres depuis 2002 - les islamistes jadis partisans de la charià et du califat sont devenus de bons démocrates et ont renoncé à toute violence. Les leaders islamistes « modérés » de l’AKP au pouvoir en Turquie, notamment le Premier Ministre turc Recep Taiyyp Erdogan, incarnent même aujourd’hui la synthèse « islamo-démocratique » la plus achevée et sont devenus les références de tous les mouvements islamistes précités issus des Frères musulmans qui sont arrivés au pouvoir démocratiquement en Tunisie, au Maroc ou en Egypte. On peut répondre que les mouvements islamistes qui ont gagné les premières élections libres de Tunis à Rabat en passant par Le Caire n’ont pas renoncé pour autant à leurs idéaux islamo-totalitaires fondateurs. La démocratie, pour eux, est bien plus un moyen efficace de réislamiser les sociétés musulmanes et de renverser les pouvoirs militaires anti-islamistes qu’une fin en soi fondée sur des idéaux philosophiques : liberté de conscience, égalité des sexes et des confessions, sécularisation, séparation des pouvoirs, etc.

Autre signe qui ne trompe pas: le succès mondial du téléprédicateur salafiste Youssef al-Qardaoui au sein des Frères musulmans et des salafistes « modérés » du monde entier. Le fait même que les sermons et discours télévisés haineux, anti-juifs, anti-chrétiens, anti-laïques, anti-progressistes et revanchards de ce fanatique gourou spirituel d’Al-Jazira, auteur de fatwas justifiant des attentats kamikazes en Irak ou en Israël, fascinent autant la base des Frères musulmans et les salafistes, a de quoi faire réfléchir. Selon nous, lesimple fait que Qaradaoui soit une des références des dirigeants issus des Frères musulmans, vainqueurs des récentes élections, invalide toute tentative visant à qualifier les partis islamistes précités de « démocrates-musulmans ». Youssef al-Qaradaoui affirmait par exemple, le 28 janvier 2009, sur Al-Jazira, que « tout au long de l'histoire, Allah a imposé aux [Juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu'il leur a fait — et bien qu'ils [les Juifs] aient exagéré les faits —, il a réussi à les remettre à leur place. C'était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois ce sera par la main des musulmans. »

 

En guise de conclusion...

 

En conclusion, on peut dire qu’il encore trop tôt pour affirmer que les « révolutions arabes » ont libéré le monde des dictatures et du terrorisme islamiste. Ensuite, il apparaît un peu hâtif de parler d’un « printemps arabe » monolithique, comme si tous les pays arabes étaient identiques et comme si toutes les révolutions s’étaient déroulées dans les mêmes conditions partout en territoire arabe. Car les seuls points communs entre certains de ces pays sont une langue plus ou moins commune et une religion majoritaire commune, quoi que les minorités chiites, chrétiennes, alaouites, druzes, zaïdites, kharidjites, yézidies, etc, morcellent cette toute relative homogénéité religieuse. Il est, enfin, tout aussi absurde de comparer des pays à forte tradition nationale et militaire comme la Tunisie ou l’Égypte, avec des pays tribaux et sans traditions nationales et militaires, comme le Yémen ou la Libye.

Depuis le déclenchement des révolutions arabes, les violences et les manifestations de haine envers les minorités chrétiennes (Coptes, Assyro-chaldéens, etc), les femmes non voilées ou libres, les « apostats », ont augmenté de façon exponentielle. Les agressions et assassinats de chrétiens égyptiens coptes par l’armée ou par des salafistes, en Egypte depuis le début des évènements révolutionnaires et l’accès au pouvoir des Frères musulmans, l’attaque de la chaîne de télévision tunisienne, le 11 octobre 2011, par des centaines d’islamistes opposés à la diffusion sur Nessma TV du film « blasphématoire » Persepolis, furent les premiers dommages idéologiques collatéraux de ces révolutions... Ceci incite l’intellectuel tunisien Samir Amin d’écrire cette phrase terrible à lire pour tout démocrate libéral mais pas totalement dénuée de vérité si l’on admet que la démocratie, avant même d’être un processus électoral, est une culture de la liberté et de la sécularisation : « les élections, en Egypte comme ailleurs dans le monde, ne sont pas toujours le meilleur moyen d’asseoir la démocratie, mais souvent celui de mettre un terme à la dynamique des avancées démocratiques »17...

 

 

 

Marc D'ANNA


1 Gene Sharp est Professeur de sciences politiques à l'université de Dartmouth (Massachusetts). Il a dirigé le programme sur les " Sanctions non violentes appliquées aux conflits et à la défense " à Harvard. Ancien objecteur de conscience pendant la guerre du Vietnam, emprisonné à l’époque pour appel à la désertion, Gene Sharp est président d'honneur de la fondation Albert Einstein, qui accorde des bourses à des promoteurs de la démocratie dans le monde entier.. Inspirateur de Solidarnosc dans les années 1980, du mouvement OTPOR en Serbie dans les années 1990, puis des « révolutions de velours » dans les années 2000 (Ukraine, Géorgie, Kirghizistan, etc), Gene Sharp a également marqué la première phase des révolutions arabes, avant la reprise en main par les mouvements islamistes, notamment les activistes laïques progressistes ou libéraux agissant sur le web comme notamment Wahel Ghonim en Egypte ou Lina Ben Mehnni en Tunisie. Son ouvrage le plus lu et téléchargé sur internet est La dictature à la démocratie (1993), traduit en 30 langues dont l’arabe et téléchargeableh:http://www.aeinstein.org/organizations/org/FDTD_French.pdf.

2 Voir Fethi Benslama, Soudain la révolution, de la Tunisie au monde arabe : la signification d’un soulèvement, Denoël, 2011.

3 Ouvrage publié par le Centre d’études de l’unité arabe, Beyrouth, 1993, p. 48.

4 Interview réalisée par Ala Iddin Al-Rachi, le 5 octobre 2005.

5 Pour approfondir la pensée de Qardaoui, lire Le Licite et l’Illicite (alhallal wal haram), 1992, réédition 2000, ou encore, L'Eveil Islamique entre le rejet et l'extrémisme (As-Sahwah al-islâmiyyah bayna al-djuhûd wa At-Tatarruf, 1984

6 En 1975, Benkirane, né en 1954, à Rabat, est membre de l’organisation clandestine islamiste Chabiba islamiyya (Jeunesses islamiques), qui pratique le terrorisme à l’encontre des partis d’extrême-gauche. On impute notamment aux Chabiba l’assassinat en 1975 du dirigeant de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), Omar Benjelloun. En 1981, Benkirane fonde la Jamaa al-islamiyya, puis en 1996, le mouvement tout aussi radical, Le Mur « Unicité et réforme  », ensemble d’associations qui l’aide à chapeauter les réseaux de bienfaisance, reçoit les dons et inspire la ligne idéologique du mouvement. Il s’allie alors au MPDC d’Abdelkrim Khatib, proche du Roi Hassan-II. En 1998, le MPDC devient le PJD actuel, dont il est élu Secrétaire général en 2008 ; cf Isabelle Mandraud, « L’islamiste Abdelilal Benkirane, chargé de former un gouvernement au Maroc  », Le Monde, 1erdécembre 2011).

7Voir Isabelle Mandraud, « L’islamiste Abdelilal Benkirane, chargé de former un gouvernement au Maroc  », Le Monde, 1erdécembre 2011.

8 Le « Makhzen  » désigne le pouvoir royal dans son ensemble et son acception à la fois politique et religieuse.

9 Ses activités vont des boissons et du papier de soie aux armements en passant par la distribution

10

11 L’opposition interne est représentée notamment par le Forum du dialogue national, favorable à un changement démocratique et pacifique en Syrie ; le Rassemblement national démocratique, qui regroupe des opposants au Baas, la tendance conservatrice sociale-islamiste, représentée par Haytham al-Maleh, ex-président d’une association de défense des droits de l’homme. À l’extérieur, l’opposition est représentée par Abdel Halim Khaddam, ex-ministre des Affaires étrangères et vice-président de Hafez al-Assad, lui aussi allié aux Frères musulmans syriens et à la Turquie. Il dirige depuis Paris le Front de salut national (FSN), créé en 2006, avec l’appui.

12 Intitulé « To hell with syrian (identity) ! We do not recognize Syria  », 4 décembre 2011.

13 Les autorités syriennes ont en effet arrêté, près de la ville de Deraa, Mohammad Zawahiri, fr(cf The Independent, 5 janvier 2013. Selon ce journal, l’arrestation a eu lieu à Deraa, au Sud-Ouest de la Syrie, alors que Zawahiri tenait une réunion avec les groupes armés de l’opposition. Le chef du font Al Nosra, Abou Mohammad el-Joulani, entretiendrait des contacts directs avec Zawihiri.

14 « Mes frères, vous vivez un moment historique, un moment divin, une nouvelle étape civilisationnelle, si Dieu le veut, dans le sixième Califat, une grande responsabilité nous attend  », cité par Valentin Mbougueng, « On attendait Montesquieu, voici le sixième califat  », Afrique-Asie, décembre 2011.

15 Voir l’ouvrage de Mezri Haddad, La face cachée de la révolution tunisienne, Islamisme et Occident, une alliance à haut risque, Apopsix Editions, 420 p.

16 Voir à ce propos Alexandre Adler, « Que signifie l’islamisme modéré  », Le Figaro, samedi 3 et dimanche 4 décembre 2011 ; voir aussi Alexandre del Valle, Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Les Syrtes, 2002.

17 Samir Amin, Le Monde arabe dans la longue durée : un printemps des peuples ?, Éditions Le Temps des Cerises, Paris, 2011.



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